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André GENCE, prêtre de la Mission de France, artiste peintre, a témoigné sur « L’Eglise et l’Art », lors du symposium international à Rome le 18 février 2000, dans le cadre du Jubilé des artistes.

L'Art comme prière

L'Art réalise la demande du Pater "Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel !" Il est donc prière ; d'où sa capacité d'unir le culte et la culture.
"Dieu mit l'homme dans le jardin d'Eden pour qu'il le cultive et qu'il le garde" (Gen 2,4). C'est le sens du mot "art" qui signifie "cultiver la terre". La culture, c'est ce qui sort de la terre.
Le ciel donne la vie à la terre, la terre la reçoit et l'homme accomplit. Il fait remonter vers le ciel ce que celui-ci lui a donné. C'est pour cela que l'art peut être "babélique" ou offrande à Dieu. C'est encore ce que nous rappelle l'histoire de Caïn et Abel. Le fabricateur n'aime pas le créateur. L'idole s'oppose à l'icône. Abel le juste offre à Dieu les fruits que la terre lui a donnés. Caïn préfère tout garder pour lui. Il confond le crédit et le credo. C'est toute la différence entre la poésie - faire avec la main (manifestation) pour communiquer l'esprit à la matière - et la technique.

Prier est un acte poétique. St Jacques nous le rappelle "Il ne suffit pas d'écouter la Parole de Dieu, il faut la faire" (Jacques 1,22).
Prier, c'est regarder. "Je l'avise et il m'avise", disait au curé d'Ars un de ses paroissiens qui priait toujours en silence. "Jésus leva les yeux au ciel et rendit grâce" (Math 14,19). "Chaque âme est et devient ce qu'elle regarde" (Plotin). "Jésus regarda le jeune homme et il l'aima" (Marc 10,21).

C'est pour cela que le but de l'art n'est pas de copier la nature. Il ne serait que la copie d'une copie. Il est le symbole de la quête humaine du vrai moi ; celui qui est créé à l'image et à la ressemblance de Dieu. A travers la forme sensible, l'artiste cherche la forme idéale, celle de Dieu. Celle, par exemple, que nous découvrons dans le visage d'un Christ roman. Elle est le visage humain de Dieu ou le visage divin de l'homme. C'est la déi-humanité. La forme spirituelle est "formosa", beauté qui devient "gratiosa" ; la "charis" est le charme de la beauté, si bien évoquée dans le cantique des cantiques. C'est ainsi qu'une œuvre d'art peut devenir "speciosa", rayonnement de la beauté. C'est sans doute ce que Dieu dit à Moïse lorsqu'il lui dit "Moi, tu ne peux pas me voir mais tu verras ma gloire" (Ex 33,18). "Bienheureux les cœurs purs car ils verront Dieu" (Mat 5,8). "Ici-bas, nous voyons comme dans un miroir, mais un jour nous verrons face à face" (I Co 13,8).

Les gnoses des premiers siècles n'étaient qu'un vulgarisation du platonisme. Elles considéraient le corps humain comme le tombeau de l'âme, comme une prison ; le moi étant purement spirituel. L'âme céleste s'opposant au corps terrestre. Ce sera l'origine de l'opposition au mystère de l'incarnation.
L'ordonnance du monde est de l'ordre de l'Esprit "Toute forme reçoit son pourquoi de l'Esprit" (Plotin). Chaque forme développe tout ce qu'elle implique. Le monde des formes ne réalise pas un programme, il s'invente lui-même. "Le ciel et la terre racontent la gloire de Dieu", dit le psalmiste.
Le monde, pour un artiste chrétien, est une morphogenèse spirituelle. Notre vie est esprit. Elle est une activité formatrice irréductible à toutes les analyses. Elle trouve sans chercher. L'artiste comme l'enfant est un troubadour, un trouvère. Il trouve le tout avant les parties. Il laisse la réflexion pour céder la place à la contemplation.
"Par ta lumière, nous voyons la lumière" (Ps 36). Le Père prononce la parole, le Fils l'incarne, l'Esprit Saint la manifeste. C'est le premier mot de la Bible ; c'est aussi le dernier "Viens, Seigneur, viens. Que la grâce du Seigneur Jésus soit avec vous tous" (Ap 22,21).

André GENCE
Texte publié dans la Lettre aux Communautés n° 204
De André GENCE, on pourra lire « Sur la terre comme au ciel » (Editions La Thune-Marseille)

 

Pour André GENCE, on ne peut atteindre Dieu que par saisissement, émerveillement, étonnement, et dans une expérience.

La vocation poétique de l'homme

La transcendance est intérieure
Pour les cartésiens que nous sommes, n'est réel que ce qui peut s'inscrire dans un ensemble de concepts préconçus.
Heureusement que la réalité est tout autre ! A travers les réalités physiques, c'est le mystère qui nous touche.
"On creuse l'argile pour qu'elle procure la forme d'un vase" (Tao-Te-King)
"Voir l'être dans l'étant", dirait Heidegger.
On ne peut pas approcher Dieu par des concepts ; c'est-à-dire dans le rapport de cause à effet.
"Tout concept relatif à Dieu est idolâtre, écrit st Grégoire de Nysse, c'est un simulacre."
On ne peut atteindre Dieu que par saisissement, émerveillement, étonnement et dans une expérience.
Le qualifitatif ne peut pas être exprimé par du quantitatif.
On ne peut pas regarder dehors comme on regarde dedans.
On ne peut pas opposer Orient et Occident
Homme et femme
Droite et gauche
Ciel et terre, etc.
L'homme a une double origine, céleste et terrestre.
L'homme ne peut donc pas s'enfermer dans le temps et l'espace, dans des rapports de causalité.
Nos sens sont des fenêtres ouvertes sur l'invisible
Le monde tel que nous l'envisageons est en fonction de la structure de la conscience humaine.
Les choses ne sont pas telles qu'elles nous apparaissent. Il y a des réalités extérieures objectives, et il y a des réalités intérieures, celles qu'on éprouve : la joie, le plaisir, la souffrance.
La liturgie s'adresse d'abord aux sens. C'est par eux qu'elle baigne dans la gloire de Dieu.
C'est la fête des sens.
Les sens sont plus proches de Dieu que nos pensées.
"Mes pensées ne sont pas vos pensées" (Is. 55,8).
"Je Te cherchais dehors et tu étais en moi" (st Augustin).
"Le corps est la forme spatio-temporelle de l'esprit" (K.Rahner).
Le corps est l'homme dans sa manière d'être là dans le monde.
Il n'est pas un objet.
Il est le corps que je suis.
Quand je dis "Je"
Je participe à l'Esprit divin.
Je m'exprime en Dieu.
"Je suis Dieu en Dieu", dit Maître Eckhar.
Avec st Paul, je peux dire : "Ce n'est pas moi qui vit, c'est le Christ qui vit en moi"
Jésus-Christ m'invite à être celui que je dois être :
"A l'image et à la ressemblance de Dieu."
C'est pour cela que les sources de la création sont en nous.
C'est ce que nous appelons "les raisons du cœur".
Les mots ne suffisent plus ; c'est pour cela que nous sommes poussés à symboliser pour nous exprimer au-delà des idées, des concepts et des mots.
Il ne s'agit pas de rendre sensible ce qui est abstrait. Il s'agit là d'une métaphore.
Le symbole ne se confond pas avec ce qu'il représente. Il est polysémique.
Il n'est pas une réalité concrète qui nous permettrait d'atteindre par la pensée une essence invisible.
La création poétique nous libère sans nous détacher des réalités visibles.
Elle ne nous détache pas des impressions sensibles, mais elle va au-delà, au fond des choses.

L'art nous rend intelligent.
Il nous met en mouvement vers l'essentiel.
Dans l'enseignement, il y a confusion.
La symbolisation en art ne sert pas à matérialiser une idée abstraite ou ce qui est intellectuel.
Il n'est pas une écriture.
Un acteur n'est pas le symbole du personnage qu'il représente.
Il re-présente.
Il ne rend pas présent.
Le plan de l'architecte n'est pas la maison.
En mathématiques, il n'y a pas de rapport de cause à effet. Le rapport est arbitraire. Il n'y a pas de symbolisation.

Symboliser ?
C'est affirmer qu'il y a dans toute représentation matérielle un au-delà de la matérialité que celle-ci ne peut pas exprimer. (Les godasses de Van Gogh).
Le symbole est révélation de ce qui demeure immatériel dans le sensible.
Il exprime le mystère de l'esprit à travers le sensible.
C'est une épiphanie du mystère.
La Balance n'est pas la justice parce que ce qui n'est pas représenté, c'est la justice, et qu'elle ne peut pas l'être. Elle n'est qu'une évocation allusive.
La fumée n'est pas le feu.
Le symbolisme remonte à l'être
Il est un moyen de création.
Rayonnement du Verbe.
"Et le Verbe s'est fait chair". Il s'est rendu présent.
Il est une forme privilégiée de correspondance.
"Le symbole est ce qui exprime la correspondance privilégiée entre le ciel et la terre" (Baudelaire).
"L'art est une vision directe de la réalité, une révélation de la vérité essentielle du monde" (H.Bergson)
"L'art est un anti-destin, dans la mesure où il est un défi au monde sensible qui fait sentir à l'homme ses limites et sa dépendance" (A.Malraux).
La connaissance pour les sens
Il y a quatre manières de concevoir les objets
1. Il y a ceux qui se rapportent à notre bien-être. Leur structure est physique.
2. Ceux qui nous procurent une connaissance, leur structure est logique.
3. Ceux qui sollicitent notre volonté, leur structure est morale.
4. Ceux qui se rapportent à notre goût, leur structure est esthétique.
L'éducation s'adresse aux quatre.
La dernière des quatre, qui sollicite notre goût, la beauté, est celle qui fait l'unité entre notre sensibilité et notre spiritualité.
Ainsi, l'art nous affranchit des passions à condition qu'il ne soit ni moralisant, ni didactique, ni passionné.
Passionnant … oui.
Passionné … non.
L'art nous ordonne au symbole. Sa fonction est d'unir ce qui est séparé.

L'artiste donne valeur aux choses
Il joue avec les valeurs.
Il valorise.
Il travaille pour la vie.
Si du mot "rythme", il enlève "th", il ne reste que la rime. La poésie se vide.
La rime signifie la quantité, le rythme, la qualité qui globalise.
C'est là toute la différence entre l'art et l'artifice. Séparé de ce qui le fonde, le rythme devient une coquille vide, une apparence.
La vie ne se répète jamais, toute répétition devient infernale.
Tout homme cherche l'absolu
S'il le cherche pour dominer et non pour s'incorporer, il ne maîtrise rien, pas même lui-même.
Faire avec art pour atteindre le merveilleux, c'est le but de la vie.

Les signes de la terre transfigurée
Pour que le Verbe se révèle, il convient de le pétrir de matière. Il faut lui donner une forme qui révèle l'intraduisible ; qui jette un pont entre le sacré et le profane et qui oriente l'homme.
C'est la fonction du symbole.
Il nous dirige de la périphérie vers le centre.
Il révèle une connaissance par la pénétration du relatif dans l'absolu, du fini dans l'infini, de l'éternité dans le temps.
Grâce à lui, le transcendant s'impose. Il est comparable à la prophétie car, comme elle, il doit affronter le non-transcendant.
A travers le temps historique, il nous fait pénétrer dans le temps mystique où l'homme sort de lui-même.
Sa fonction est de faire communiquer l'humain et le divin.
Il est l'irruption dans ce monde de quelque chose qui n'appartient pas au monde.
Du multiple à l'un, il unifie la création.
Il est à la fois universel et particulier. C'est pour cela que tout en étant dans l'histoire il n'appartient pas à l'histoire.
Il n'explique pas, il implique. Lorsqu'il s'investit dans la pierre ou dans la couleur, il devient silence pour ouvrir le cœur.
Il nous aide à devenir ce que l'on est.
Il nous aide à entrer dans une intériorité qui nous libère de l'égocentrisme.
La connaissance devient alors à l'intelligence ce que la sainteté est à la vie intégrale.
Le savoir devient connaissance et la connaissance devient sagesse ; et la sagesse est transformée en art de vivre.

Il nous est maintenant possible de répondre à nos interrogations sur la transcendance.
Etymologiquement, elle est un mouvement de traversée, et aussi de montée.
Elle exprime un double effort
Enjamber le vide de l'intervalle en s'élevant, en sautant, en changeant de niveau.
Les yeux tournés vers les étoiles,
vers le ciel,
c'est le sacré
ce qu'on ne peut pas toucher.
C'est le nom d'une impossibilité avant d'être un interdit. Ce qu'on appelle l'intouchable.
Elle instaure une séparation qui ouvre vers un ailleurs
Elle instaure la priorité de l'Autre
Elle (est) émerveillement, étonnement
Elle n'est pas escalade parce qu'elle est relation.
Elle est l'attente d'une connaissance par l'ignorance qui la sent et la pressent.
C'est ici que commence l'Art
C'est le pré-senti qui devient présent.
L'art commence avec le pressentiment.
En Occident, le savoir confondu avec la connaissance n'est-il pas la sécularisation d'une idolâtrie ?

L'idolâtrie, c'est la rupture de la transcendance.
C'est Babel !
C'est la confusion idolâtrique de la hauteur physique avec la transcendance (métaphysique).
Dans l'émerveillement idolâtrique, l'étonnement n'est que l'aveu de l'ignorance, d'une non-connaissance.
On va de l'idolâtrie à la rationalité et de la rationalité à l'athéisme.
La transcendance idolâtrique est basée sur le concept.

Se recueillir, se convertir à soi-même est déjà une aspiration au plus haut que soi, à l'intelligence, à l'Un.
"Il entra en lui-même."
L'homme aspire à l'être.
Dans la connaissance, il y a un rapport à la présence, c'est-à-dire à l'être.
La connaissance est par elle-même relation à un autre de la conscience.
"Le visage de l'autre est le lieu originel du sensé" (Emmanuel Lévinas).
Au fond, que cherchons-nous ?
Comme le dit le cantique :
"Je cherche le visage du Seigneur".

André GENCE
Texte publié dans la Lettre aux Communautés n° 20
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