Témoignage
Marie-Agnès FONTANIER est membre d’une équipe Mission de France. Membre de l’équipe nationale du Secours catholique, elle a été une des chevilles ouvrières pour que les personnes en précarité aient - vraiment - la parole lors de ces journées qui rassemblent tous les ans près de 4 000 personnes.
Avec un très petit revenu, comment faire vivre, tous les jours, une famille ? Peut-on, ayant soi-même rempli son dossier DALO (Droit au logement opposable), aider d’autres personnes à le faire ? Peut-on vivre l’exil comme une source d’enrichissement, par la rencontre avec les cultures du pays où l’on arrive ? A quelles conditions ? Les gestes de solidarité posés par des personnes en galère préfigurent-ils un projet de société nouveau ?
Ces préoccupations seront soulevées, au long de ces trois jours, par des personnes qui ont la vie dure. Pour 2009, le Conseil d’administration des Semaines Sociales a accepté, après débat, le pari audacieux de penser quatre ateliers, une plénière, et la célébration, AVEC elles. Le cœur de la question est là : que des personnes en précarité participent à la vie de la société, est-ce un droit comme les autres, au logement, à l’emploi, à la santé, ou est-ce le fondement de tous ces droits ? Leur participation est-elle juste un « plus » important dans la lutte contre la pauvreté, ou en est-elle la condition ?
À quelques-uns, nous postulons que la pauvreté persiste parce que les personnes qui la vivent ne sont jamais associées à l’élaboration des décisions politiques qui les concernent, ni aux débats de société. Les Semaines Sociales peuvent être une occasion de comprendre, avec elles, les causes des formes nouvelles d’exclusion, et aussi de repérer « ces formes nouvelles de la solidarité qui ne sont pas simples réponses à des problèmes précis, mais annonciatrices d’un projet de société… » comme l’écrit Jérôme Vignon, président des Semaines Sociales, dans la présentation de la session.
C’est ce que nous avions écrit à l’intention du Conseil d’Aministration des Semaines Sociales, en décembre 2008.
« La grande pauvreté et l’exclusion commenceront à disparaître le jour où celles et ceux qui en sont victimes ne seront plus uniquement considérés comme des personnes à « aider » ou à « assister », mais comme des personnes avec qui il est indispensable de s’associer pour élaborer et conduire un projet de société commun. Cela passe par leur participation aux débats publics sur des sujets de société et sur leur contribution effective à l’élaboration des politiques publiques. Voilà la solidarité à mettre en œuvre. En effet, comment prétendre bâtir une société de justice si l’on se prive de l’expérience et de la réflexion de ceux qui ont toujours vécu l’injustice ? Comment prétendre bâtir une société de paix si l’on se prive de l’expérience et de la réflexion de ceux qui n’ont jamais connu que la violence, sous toutes ses formes ?
La grande pauvreté et l’exclusion commenceront à disparaître le jour où nos sociétés se donneront pour objectif que tous les citoyens sans exception, du « plus riche » au « plus pauvre », accèdent au droit commun, c’est-à-dire à l’ensemble des droits fondamentaux qui permettent à chacun de vivre en dignité. Mais cela ne sera possible que le jour où nos sociétés décideront de prendre comme mesure de l’accès de tous aux droits fondamentaux, l’accès effectif du plus pauvre et exclu à l’ensemble des droits fondamentaux.
La réflexion sur de nouvelles formes de solidarité ne peut se construire qu’à partir des personnes qui subissent les injustices, la pauvreté, l’exclusion. En ce sens, leur participation ne peut pas être seulement anecdotique. Elle ne peut pas être considérée seulement comme une évolution mineure, mais comme une révolution inéluctable dans la façon d’aborder la mise en pratique des préceptes évangéliques, et donc de la pensée sociale de l’Eglise.
Ceux qui subissent la grande pauvreté et l’exclusion ont une parole essentielle à apporter au monde. Non pas, encore une fois, parce qu’ils posséderaient la vérité et que nous aurions à nous conformer à cette parole en tous points, mais, entre autres, parce que, sans cette parole, tous nos efforts pour bâtir un monde de paix et de justice, un monde de vérité et d’amour sont vains (Psaume Amour et Vérité se rencontrent, Justice et Paix s’embrassent). Encore faut-il créer les conditions pour que cette parole s’exprime et vienne enrichir la réflexion commune - même et surtout quand il y a divergence et confrontation -, entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas l’expérience de la grande pauvreté et de l’exclusion. Alors que d’autres, en situation plus protégée, peuvent en faire l’économie, les plus pauvres, acculés à vivre dans des conditions extrêmes, soulèvent des questions qui interrogent les choix de l’ensemble de la société, autour du vivre ensemble, de l’altérité, de la dignité, de la peur de la rencontre, de ce qu’est le travail, du pouvoir, du « faire Eglise », de ce que nous voulons construire ensemble…»
Réviser les modes « classiques » d’un colloque, tricoter autre chose…
Une fois le « cœur » admis, il s’agit de tricoter concrètement la contribution des personnes en situation de précarité… Un vrai défi que de revisiter les formes « classiques » d’élaboration d’un colloque ! Il a fallu de la fermeté pour que la préparation parte des sujets portés par les groupes de participants en précarité, plutôt que de « les faire plancher » sur des questions préparées à l’avance par les responsables de l’atelier ; pour que les intervenants habitués aux discours s’engagent à construire le contenu avec eux ! Un vrai pari que de concevoir, avec l’ensemble des organisations partenaires des ateliers, une méthode de travail qui prenne en compte cette dimension originale souhaitée cette année…
Comment organiser les ateliers pour que des personnes peu à l’aise avec l’écrit et le discours puissent y contribuer réellement ? Nous avons posé l’importance de mettre en œuvre des méthodes d’animation participative faisant appel à chacun pour construire ensemble une réflexion, des propositions. Mais avec des ateliers pouvant comprendre de 300 à 1000 personnes, c’est ambitieux ! C’est par l’utilisation de méthodes interactives, visuelles, ludiques, faisant appel à différents sens, que tous les participants expérimenteront un dialogue créatif, porteur de nouvelles solidarités parce qu’associant ceux que l’on n’entend jamais… Le pari est que même les plus intellectuels y trouvent du nouveau ! Le théâtre forum est-il un moment de spectacle à programmer en soirée ou peut-il, comme nous l’avons soutenu, être considéré comme une « plénière » qui facilite la réflexion collective, donc à situer en journée ?
Nous parions que l’expérience vécue là par les participants sera germe de nouveaux regards des uns sur les autres, une richesse à faire fructifier !
Les résistances se nichent aussi dans les détails. Le rythme des organisateurs n’est pas celui des personnes en précarité. Impossible pour nous de donner les noms d’intervenants en mai quand les invités coutumiers des colloques avaient donné leur accord en avril ! Car dans les groupes, l’implication de chacun est souvent liée aux aléas de la vie, la maladie si fréquente, un emploi trouvé pour quelques heures, quelques jours, un membre de la famille dont la situation change brusquement et dont il faut s’occuper…Et pour un groupe aussi, la motivation, les dispositions peuvent changer. Celui-ci qui était inscrit depuis mars vient de se décommander car l’animatrice est malade ; tel autre qui avait accepté se trouve maintenant trop sollicité… Mais deux autres, réticents au départ, souhaitent aujourd’hui participer au débat ! Que dire aux personnes sans papiers qui aimeraient tant avoir part aux discussions mais à qui on ne peut pas garantir qu’ils ne prennent pas de risques en circulant en région parisienne ? Ainsi des questions nouvelles se posent à l’organisation même des Semaines Sociales : dégager un espace où, tout au long de la session, les personnes en précarité puissent « se poser », retourner en cas de difficulté liée à la prise de parole, à l’évocation de sa situation si lourde à vivre, avec une personne à l’écoute…, organiser un temps de remerciement collectif à tous les intervenants dans les ateliers…, prévoir dans la célébration des modes de participation pratiquées par certains groupes de personnes en précarité tout en tenant les impératifs horaires…. Comment indiquer sur le site, dans les documents de communication, que plusieurs temps de la session ont été préparés avec des personnes en précarité, sans les stigmatiser ? Peut-on envisager l’hébergement de ces personnes aux domiciles des « semainiers » habituels, alors que c’est leur première participation, et souvent qu’elles viennent pour la première fois à Paris ? Un véritable dialogue s’est noué avec les organisateurs pour imaginer des pistes, avec la volonté réelle de trouver les meilleures solutions. Mais les contraintes d’un tel rassemblement sont fortes !
Penser et agir ensemble, créer de l’intelligence collective pour enrayer les mécanismes qui produisent la pauvreté, à partir de ceux qui la subissent, tracer les pistes d’un projet de société fondé sur la coopération et l’échange entre tous : voilà un vrai défi de rencontre entre des mondes différents, à expérimenter dans les lieux mêmes où se réfléchissent ces pistes ! Nous parions que l’expérience vécue là par les participants des ateliers, de la célébration, des rencontres informelles dans les couloirs sera germe de nouveaux regards des uns sur les autres, de convictions acquises sur la nécessité de faire appel à tous pour bâtir de nouvelles solidarités, de relations créées à poursuivre, de prises de conscience de l’intérêt de réfléchir avec des personnes d’horizons divers, comme une richesse à faire fructifier ! 
Marie-Agnès FONTANIER
membre de la Communauté Mission de France