Témoignage
Bruno, 33 ans, a été
ordonné prêtre le 14 juin 2008. Quelques semaines
auparavant, nous avons eu un long échange avec lui.
Peux-tu nous parler de ton travail ?
Actuellement je suis intérimaire. Je travaille
dans un entrepôt de la grande distribution, en 2 x 8,
comme préparateur de commande. Je conduis un chariot.
Jai une oreillette et un micro pour prendre les commandes
saisies sur informatique et valider chaque instruction donnée
par une voix de synthèse. Je place les colis sur ma palette
et une fois les commandes terminées je pose les palettes
à quai. Là, chaque support est contrôlé
puis chargé dans les camions. Il y a environ 200 salariés.
Dans mon équipe daprès-midi, nous étions
plus de 60 préparateurs, dont 35 intérimaires.
Dans un tel cadre, comment arrives-tu à rencontrer
tes collègues ?
En se croisant dans les allées, on peut sarrêter
quelques secondes. Mais on a des quotas à réaliser
et une prime de productivité. Plus on va vite, plus la
prime augmente. Les horaires sont stricts. On prend tous ensemble
une pause de 27 minutes, soit trois minutes par heure travaillée,
et un peu plus. Je commence à 13 h 20 ; je finis à
20 h 47. On se rencontre donc pendant la pause ou avant le travail,
pendant la préparation de nos chariots - un temps qui
nest pas compté comme temps de travail. Les salariés
pointent, pas les intérimaires.
Les situations de mes collègues sont variées.
Certains ont fait des études mais nont pas trouvé
demploi correspondant. Dautres nenvisagent
pas de faire autre chose. Mais jen connais peu qui soient
satisfaits. Quelques-uns sont là depuis des années
car lévolution professionnelle est un peu encouragée.
Pour conserver une stabilité du personnel, toute personne
en contrat à durée indéterminée
est formée à un autre poste, voire deux, voire
trois. Les postes sont si répétitifs que cest
une façon déviter les lassitudes.
Pourquoi avoir fait ce choix dune vie ouvrière,
tu as une autre formation ?
J'étais professeur des écoles. Jai
enseigné deux ans à Tunis au lycée et au
primaire. Puis un an en France auprès de collégiens
en grandes difficultés en SEGPA.
Quand jai entrepris mes études de théologie,
jai pu obtenir de linspecteur dacadémie
un an de disponibilité. Étant en banlieue parisienne,
vu le déficit denseignants, on refusait mon départ.
Une fois lannée écoulée, javais
à indiquer mes vux pour une nouvelle nomination.
Je voulais poursuivre ma formation au séminaire vers
lordination ; jai donc démissionné
La question de lorientation professionnelle sest
donc posée sous un angle nouveau « mon ministère
sera vers qui, pour qui ? ». Ce qui était clair
pour moi cest de vouloir le vivre au travail. Plusieurs
questions m'ont été posées : rester ou
non dans le milieu socio-éducatif autre que lenseignement,
ou bien faire des études en musique pour me professionnaliser
et être envoyé auprès des artistes, ou prendre
un travail de type ouvrier. Peu à peu, prendre un travail
dans la condition ouvrière a résonné comme
un appel.
Dans mon parcours, javais déjà choisi denseigner
en région parisienne plutôt que de rentrer à
lIUFM de Toulouse où javais été
admis, pour être là où dautres ne
voulaient pas aller. Javais aussi fait le choix dêtre
en aumônerie de prison. Pendant le séminaire, javais
habité en ZUP à deux reprises. Être manutentionnaire,
habiter en ZUP, cela vient en continuité. C'est le choix
d'être présent dans un certain monde. À
la Mission de France, on a lhabitude de dire, «
avec les pauvres, avec le monde populaire ». Même
si je ne suis pas très à laise avec ces
termes
, dautant que mes collègues ne sont
pas forcément parmi les plus pauvres.
Tu dis « tout cela sest mis à résonner
comme un appel ». Comment expliquerais-tu ce terme d
« appel » à quelquun qui est très
éloigné dune culture chrétienne ?
Certains de mes collègues sont au courant
que je suis diacre. Quelques-uns savent que jétais
enseignant. Lun deux ma dit « Mais quest-ce
que tu fais là ? » En fait, plutôt qu
« appel », le meilleur terme serait celui d«
envoi ». Comme tout le monde, ce boulot, jen ai
souvent marre, je suis fatigué. Mais ce qui lui donne
sens, cest dy avoir été envoyé.
Je suis content dêtre dans un lieu où la
vie fourmille ; je sais que cest à eux que je suis
envoyé. Ce nest pas simple à expliquer,
mais pour moi, il sagit de vivre la vie quotidienne des
gens et dêtre connecté avec la réalité.
Tu te sens « envoyé » ; comment ressens-tu
cet envoi ? Quest-ce quêtre ordonné
diacre, et bientôt prêtre ?
Jai été ordonné diacre en
juin 2007. Ce que jai réalisé dès
mes premiers mois de ministère, cest la force de
deux lieux : le travail et leucharistie. Pour moi ils
se répondent. Ils me font devenir ordonné. Au
travail, jai rapidement mesuré combien le fait
de me sentir envoyé était important. Être
présent, me tenir là, avoir lil ouvert.
Et tout dabord faire mon travail de mon mieux, y être
crédible, et travailler à la qualité des
relations.
Être diacre là et demain prêtre, cest
signifier, là, lincarnation et la résurrection
du Christ. « Christ nous précède en Galilée
» ; il me précède dans mon travail dans
lentrepôt.
Depuis quelques mois, ma relation au Christ a changé,
ma vie de prière a changé. Peu à peu mes
collègues ont pris une place centrale. Cest à
travers eux que je rencontre le Christ. Aujourdhui, pour
prier, il marrive dévoquer simplement tel
ou tel visage dun collègue rencontré tous
les jours. Cest suffisant pour nourrir ma prière.
Selon moi, le ministère du prêtre au travail se
joue là.
Avec certains collègues, je peux me retrouver sur des
terrains communs, parler de musique, ou avec dautres,
de mécanique auto, ou du championnat de foot
Lors
déchanges avec des prêtres du diocèse
de Nîmes sur nos préoccupations, jai parfois
le sentiment dêtre entre deux mondes qui ne se rencontrent
pas très bien. En paroisse, un prêtre porte le
souci de la communauté, des gens quil rencontre
lors des préparations aux sacrements, etc.
Ces
préoccupations pastorales nont rien à voir
avec celles dont je parle avec mes collègues. Être
prêtre de la Mission de France c'est donc sans doute aussi
être passerelle et rendre compte de comment nous vivons
le ministère qui nous est confié.
Que dirais-tu à des amis chrétiens qui se sentent
appelés à témoigner de lEvangile
et sont surpris de ton choix dêtre prêtre
?
Être prêtre, ça na rien
à voir avec un degré, un plus. Cest simplement
différent. Ce qui me porte et me fonde, cest suivre
le Christ, et ça veut dire partir, sortir, aller ailleurs,
passer sur lautre rive. Jai tenu à inscrire
cette formule sur le faire-part dinvitation à mon
ordination. Suivre le christ cest vivre la fraternité
humaine, travailler à un peu plus dunité.
Le ministère de prêtre est un ministère
de rassemblement, le ministre de leucharistie, signe et
chemin dunité de tous les hommes rassemblés
en un même corps, en un même pain. Pourquoi vouloir
être prêtre ? C'est ce que j'ai choisi pour suivre
le Christ, mais ce qui m'a poussé à faire ce choix
est un peu de l'ordre de l'indicible.
Cest une évidence ?
Non, pas du tout. La réponse est venue étape
après étape. Quand jai entrepris ma formation
au séminaire, il y a neuf ans, je voulais travailler
cette question : comment suivre le Christ ? Est-ce que ce serait
comme prêtre ? Il fallait que je me donne des moyens de
bien y réfléchir. Pendant le séminaire,
jai fini ma formation à lIUFM. Puis jai
travaillé trois ans comme enseignant. Puis j'ai vécu
les années d'études. Tout ce temps a été
un chemin de plus grande liberté. Je nai jamais
entendu dappel du genre « Bruno, je voudrais que
tu me suives comme prêtre
» Au séminaire,
jai eu des périodes de doutes
Quand mes neveux
sont nés, je trouvais ça génial, fonder
une famille, avoir des enfants
, je me demandais ce que
je faisais là. Mais il y a toujours eu quelque chose
pour me retenir, javais le sentiment de devoir poursuivre,
de ne pas pouvoir décider de moi-même. Et un jour,
pour moi, ça a été clair, jai pu
dire : « je veux être prêtre, c'est comme
ça que je veux suivre le Christ ».
Comme une fidélité à une interrogation
forte dont on ne peut pas se détourner, puis un jour,
la réponse apparaît mûre sans avoir le sentiment
de faire un choix radical ?
À un moment, il ny a plus eu de questions.
En 2006, pendant ma formation au séminaire, jai
fait une retraite de trente jours. Cétait le bon
moment avant lordination. C'est un temps qui comporte
des moments rudes où on ne sait pas bien où on
en est
mais d'où je suis ressorti confiant, déterminé
à demander l'ordination. Cette étape a changé
ma vie de prière. J'ai découvert que le Christ
me tourne vers le Père, qu'en moi il cherche le Père.
Pourquoi avoir choisi la Mission de France ?
Ayant été proche des ignatiens que
j'ai toujours fréquentés, à l'école
primaire, comme jeune, puis animateur puis directeur de camps
d'adolescents, et en aumônerie, jaurais pu entrer
dans cette famille-là. Étant originaire de Rodez,
animateur en aumônerie, en prison et auprès de
jeunes, jaurais pu être prêtre de ce diocèse
Je ny ai pas pensé. Je fréquentais le Service-Jeunes
de la Mission de France depuis le lycée. Avec plusieurs
jeunes, nous avions été invités à
participer à lAssemblée générale
de la Mission de France de 1997. Cela a été un
moment fondateur pour moi. À 23 ans, jai pris conscience
que ce qui rassemblait ces 500 personnes cétait
suivre le Christ, vivre la mission. Je voulais vivre ça.
Quand jai entrepris ma formation en 1999, cétait
une évidence, je ne me suis pas posé la question
daller ailleurs
Je suis entré au séminaire
de la Mission de France avec cet élan missionnaire. Ensuite,
quand jai travaillé, jai découvert
alors combien le travail était important !
Tu as dit que tu aurais pu faire des études de musique
Depuis le collège, j'ai pris des cours de
guitare, surtout pour faire de lanimation. Jai poursuivi
à Toulouse, puis au conservatoire à Ivry. La musique
me permet de rencontrer, cest une forme de communication.
Mais cest aussi lexpression et même le signe
dune communion possible. On sort de soi ; on essaie aussi
de rendre compte de quelque chose qui nous traverse. Un musicien,
même le meilleur, nest jamais assez maître
pour traduire tout ce quil a en lui. Cest le sens
du geste de Jimmy Hendrix, un excellent guitariste, qui brûle
sa guitare ; il a tout donné, mais pas encore assez...
La musique permet dentrer en relation avec dautres,
musiciens ou pas. Cette dimension compte pour moi, ça
peut être un lieu de mission. Quand je suis arrivé
à Nîmes, jai aussitôt cherché
comment jouer avec dautres et depuis quelques mois je
joue avec deux autres musiciens dont l'un écrit paroles
et musiques des chansons. Notre style est plutôt rock.
À Nîmes, tu fais partie de lEquipe Mission
de France des Deux Rives. Quelle est la place de léquipe
?
La mission commune se porte en équipe, cest
un souffle propre à la Mission de France. On nest
pas envoyé seul, la mission ne se vit pas de façon
individuelle. Léquipe permet laudace ; elle
évite le risque de tourner en rond. Au séminaire
de la Mission de France, selon lintuition des fondateurs,
nous sommes formés à la vie déquipe.
Chaque séminariste est mis en relation avec une équipe
de référence. Jai été en lien
avec léquipe de Lyon Nord-Est que je rencontrais
environ tous les trois mois pendant quatre ans.
En septembre 2007, peu après mon ordination comme diacre,
jai rejoint celle des Deux Rives. Elle vit sur deux pôles,
un à Nîmes constitué de quatre personnes,
lautre sur lEtang de Berre, diocèse dAix,
avec quatre personnes aussi ; sur deux diocèses donc.
Léquipe se réunit une journée par
mois. Une fois par an, lun dentre nous visite léquipe
dAlgérie. Dans notre lettre de mission, nous sommes
envoyés pour vivre la rencontre des migrants et spécialement
des musulmans, et à tenir un lien fraternel avec léquipe
Mission de France en Algérie ; doù le nom
de notre équipe : « des Deux Rives ».
Faire équipe nest pas une évidence, ça
se construit. Et cest dune autre nature quune
équipe dans un mouvement. Ce qui nous fonde cest
lenvoi, être envoyé à plusieurs.
La journée de lordination sera intense
Jai souhaité que le fil rouge de cette
journée soit « Vivre sa foi dans la rencontre.
» Dès le matin, il y aura quatre stands daccueil
avec pour thèmes : vivre sa foi dans le vie professionnelle,
dans la vie de quartier, dans la solidarité internationale,
dans la dimension artistique. Je souhaite que la force de ces
échanges soit rendue visible au moment même de
la liturgie.
Propos recueillis par Marie-Christine
SER, mai 2008.
Chant de Bruno "Vivre sa foi dans la rencontre
À lire :
La Lettre
aux Communautés n° 239 « Ministère
de prêtres et travail professionnel ».
Une interview sur le site du diocèse de Nîmes :
http://catholique-nimes.cef.fr/