Brèves rencontres
par Marie-Françoise DARONDEAU
Marie-Françoise DARONDEAU, membre de la Mission de la Mer, est en lien avec l’équipe Mission de France de Dunkerque. Elle participe à l’accueil des marins au foyer de Dunkerque.
Un sourire aux lèvres, un verre de bière à la main, ce marin Indien guette la cabine téléphonique?: elle est libre... C’est probablement le moment le plus attendu par ceux qui passent chaque soir au foyer d’accueil des marins.
Comment est-il arrivé jusqu’ici alors que son navire est amarré à quelques kilomètres du centre ville, en pleine zone industrielle, où la poussière de minerai et de charbon et les relents de pétrole polluent l’atmosphère, alors qu’il ne comprend pas la langue, qu’il ne sait parfois pas dans quel port il fait escale.?Qu’espère-t-il trouver ici??
Il a généralement reçu la visite, à l’arrivée de son navire, d’un membre du foyer, venu tout simplement lui souhaiter la "bienvenue", lui parler et l’informer de l’existence du foyer et de la possibilité d’être transporté gratuitement jusque-là dans la soirée. Ce qu’il souhaite en quittant le navire pour quelques heures, c’est sortir de cet univers rude où la cohabitation forcée est parfois difficile à vivre?: les équipages multinationaux rendent souvent la communication très ardue. Ce qu’il souhaite c’est pouvoir communiquer?: avec sa famille, bien sûr, par téléphone, par courrier ou par Internet... Pouvoir en sortant de la cabine, trouver une oreille, un regard amical pour partager sa joie ou sa peine?: l’annonce d’une naissance au téléphone transforme parfois l’atmosphère du club pour la soirée?; c’est une vaste fête et le nouveau-né est accueilli par une famille?universelle.
Il y a malheureusement des événements moins heureux appris par téléphone et dans ce cas, ces marins nous offrent leur confiance et nous partageons avec eux ce moment difficile. En même temps, c’est souvent l’occasion pour les autres marins du navire de témoigner de leur solidarité.
Cette confiance, ils nous la témoignent souvent dans de petits gestes, nous partageant la joie des achats qu’ils font pour leurs enfants, nous montrant les photos du bébé qu’ils ont laissé et qui aura 9 mois ou un an de plus quand ils le retrouveront, nous parlant de la vie dure de leur épouse.
Ce climat de confiance leur permet parfois de communiquer avec des marins de leur propre navire, mais avec qui, en raison de l’exiguïté de l’espace et des tensions qui existent à terre entre différentes communautés, ils n’osent pas parler. C’est le cas des membres de cet équipage algérien qui, au moment des tensions très fortes en Algérie entre partis politiques, n’osaient pas s’adresser la parole, ne sachant pas de quel bord était l’autre. Au cours d’une soirée au foyer, réunis autour de l’écran de télévision diffusant un reportage sur l’Algérie, les langues se sont peu à peu déliées, calmement et dans le respect mutuel.
Des marins Iraniens et Irakiens, des marins Croates et Serbes se sont retrouvés au foyer alors que leurs pays respectifs étaient en guerre. Ils y ont trouvé un climat de confiance qui leur a permis de passer la soirée ensemble sans heurts.
Confiance qui permet aussi une parole libre pour faire connaître les difficultés rencontrées à bord, conditions de travail difficiles, salaires impayés, etc., sans crainte de jugement ou de pénalisation et l’assurance d’être dirigé vers les organismes compétents, administration maritime et syndicats.
Confiance aussi pour ce marin hospitalisé dans un établissement où il ne comprend rien, ni ce qui lui arrive, ni le traitement qu’on lui fait suivre, ni le régime alimentaire tellement éloigné de ce qu’il a l’habitude de manger... une visite régulière, un peu de lecture et quelques essais de communication dans sa langue atténuent un peu l’isolement.
Le foyer peut aussi devenir le lieu de retrouvailles?: grâce au livre d’or où les marins de passage laissent leur commentaire, un père et un fils polonais qui ne s’étaient pas vus depuis des années et naviguaient pour des compagnies différentes ont retrouvé la trace l’un de l’autre. Les échanges entre équipages de nationalités différentes sont spontanés, loin des tensions qui peuvent exister à bord. Les obstacles de la langue sont vite surmontés autour d’un verre de bière ou de part et d’autre d’une table de ping pong.
Les demandes des marins peuvent être des plus variées, allant de la collection de pièces dont les marins chinois sont très friands, aux demandes de médicaments introuvables dans le pays d’origine du marin, de livres dans des langues qui nous semblent tellement étranges, au choix du parfum pour leur mère ou leur épouse... Y chercher une réponse est pour tous ceux qui assurent la continuité et la vitalité de ce service, une occasion d’imaginer le quotidien autrement que dans un environnement préétabli.
Ce sont, bien sûr, toujours de brèves rencontres, très brèves rencontres. Même si certains navires reviennent régulièrement dans le port, les équipages changent et il est rare de retrouver ceux que nous avons vus le temps d’une soirée. Des liens épistolaires ont cependant pu parfois se poursuivre et se développer de façon inattendue?: ayant correspondu avec un marin philippin pendant plusieurs mois, j’ai reçu un jour une lettre de son épouse, inquiète de cette correspondance. Depuis, je lui ai expliqué que j’étais moi aussi mère et grand mère de famille et nous avons continué la correspondance avec elle. Cela a été l’occasion pour elle de me parler de sa vie de femme de marin et de ses difficultés.
L’accueil d’un groupe d’épouses de marins polonais nous a valu d’être accueillis à Gdynia dans une famille à l’occasion d’une rencontre de l’Apostolat de la Mer dans cette ville. Même si ces rencontres sont brèves, nul ne sait ce qu’elles déclencheront.
Brèves rencontres qui ne s’encombrent pas de longues phrases ou de considérations banales, mais vont droit au but. Nous sommes souvent frappés par la spontanéité de la plupart des marins?: «?Je m’appelle Goodween, et toi???»??demande ce marin ghanéen. Les questions sur notre vie de famille, nos convictions viennent très souvent. Tout cela en quelques dizaines de minutes. Il a même été possible, à l’occasion du cinquantième anniversaire de notre association d’accueil, de rassembler sept expressions confessionnelles ou non sur le thème de la "Mer qui relie les hommes".
La technique permet de recevoir des programmes de télévision du monde entier et nous partageons avec les marins le plaisir de découvrir une chaîne dans leur langue?: une autre façon de partager quelques instants avec eux et de découvrir un peu de leur environnement. C’est aussi l’occasion de démonter des préjugés sur l’une ou l’autre population?. Au moment des prises d’otage aux Philippines, je regardais les nouvelles avec des marins philippins?: «?nous ne sommes pas tous comme cela?» se sont-ils empressés de me préciser.
Le monde n’a décidément pas la même couleur quand on passe de l’Inde à l’Espagne et au Pérou, en passant par la Chine et l’Iran?: c’est la chance d’une soirée "ordinaire" au foyer d’accueil. L’aventure se renouvelle chaque soir au gré des escales.
C’est en même temps une grande leçon d’humilité, de service gratuit car nous connaissons rarement la suite de l’histoire de chaque marin rencontré, nous essayons seulement de poser des relais. Mais, quand nous regardons une carte du monde, elle s’éclaire des visages de ceux que nous avons rencontrés et nous n’écoutons plus les informations internationales avec la même oreille. Nous nous sentons moins étrangers à ce monde.?•