Philippe Plantevin a témoigné de
son expérience du célibat et de sa vie affective lors d’une rencontre des séminaristes et candidats diacres mariés de la Communauté Mission de France.
Quand Yves Petiton me l’a demandé, ma première réaction intérieure, ce fut : « on ne parle pas de ça ! » Quand il a ajouté « … sauf si tu as une double vie », alors j’ai rigolé en pensant que j’avais une centuple vie.
Ce seront les deux temps de mon témoignage très personnel, car je n’ai aucune qualification pour parler de ces sujets, sinon celle d’un homme de 73 ans, prêtre depuis 45 ans et donc célibataire, mais pas endurci !
Oui, premier temps -
« On ne parle pas de ça ! »
En effet : célibat, chasteté, affectivité, sexualité, tendresse, amour… ces mots nous touchent tous, au cœur et au corps, et ces mots, nous les portons dans un certain secret, comme dit déjà la Bible « Les premiers besoins de la vie sont l’eau, le pain, le vêtement et une maison pour protéger son intimité. » (Siracide chap. 29/21)
Heureusement qu’il y a cette pudeur en nous depuis les origines et que toutes les émotions, les pulsions ou fantasmes n’apparaissent pas au grand jour.
J’aime bien la parole de Christ à qui des hommes ont amené une pécheresse à lapider : « Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre ! Alors, ils s’en allèrent en commençant par les plus vieux ! » Ici, parmi vous, je serais le premier à partir…
Oui, « on ne parle pas de ces choses-là » et ma jeunesse en est un exemple et je me présente en tenant compte du sujet :
• second garçon d’une famille de 9 enfants dont 6 filles d’un village d’Ardèche ; belle liberté sauvage en pleine nature.
• à 9 ans, en pension spartiate : messe tous les matins ; amour fou de Jésus. Le prédicateur de retraite chaque année nous décrivait les deux chemins : celui qui monte vers Jésus et celui qui descend vers la turpitude !
• à 11 ans, j’ai enfin trouvé dans mon dictionnaire latin « turpitudo » : choses honteuses, ignominie !
• à 12 ans, vocation pour être prêtre : donc pas une vocation pré-natale voulue par maman, mais réponse au Christ me disant « Viens, suis-moi. »
• à 13 ans, j’ai pris du poil et tout ce qui va avec comme troubles de l’adolescence. Donc turpitude !
• à 14 ans : le coup de foudre : Martine ! la sœur de mon grand ami François, dans ma classe. Elle avait 12 ans, belle, brune, très fine avec deux tresses noires et une robe rouge… Pour moi, une amitié nouvelle, secrète, sans trouble aucun, mais de l’émotion plein le cœur en pensant à elle…
• à 16 ans : en Grande Bretagne, j’ai fait mon “éducation sexuelle” tout seul et en anglais dans les dictionnaires médicaux de la bibliothèque municipale de Buxton. J’avais honte mais je savais… un peu… et gros progrès en anglais !
• à 18 ans : j’entre au séminaire comme naturellement, par amitié du Christ, ma passion.
• à 20 ans : le choc de ma vie ! La guerre d’Algérie, comme ceux de ma génération : deux ans et demi à marcher dans l’Atlas saharien. Ce sont mes meilleurs années de séminaire. Là, j’ai appris la faim et la soif, les mains et les pieds, la vie et la mort, la haine et l’amour !… Pour la première fois l’Evangile me parlait – concrètement – des humains et du Christ. J’étais parti séminariste candide, j’en suis revenu meurtri, hébété, puis converti à l’homme ; de là mon choix pour la Mission de France. Cette guerre, cinquante après, j’y pense tous les jours ; elle m’a ouvert les yeux et le cœur.
Deuxième temps - Me voici donc ordonné prêtre en 1964 à Pontigny.
Célibataire par choix ou du moins par nécessité pour être prêtre. À l’armée on m’avait appris à ne pas choisir ce qui me plaisait dans le paquetage du soldat. Le célibat fait partie du paquetage du prêtre ; ce n’est pas une “option”.
Au dictionnaire, le « célibat est l’état de celui qui n’est pas marié. » Donc un état négatif, face à l’état positif du marié. En fait la majorité des célibataires, hommes et femmes, sont des “malgré eux”, c’est-à-dire contre leur gré, c’est-à-dire à contre-cœur ! Tiens, le cœur apparaît ! Oui, pour la plupart c’est un célibat subi : celui des handicapés, et surtout la foule de ceux qui n’ont pas trouvé l’âme-sœur ou l’âme-frère, pour des tas de raisons, ou encore des divorcés. Hommes et femmes qui payent cher leur solitude ou qui l’assument.
Car il y a aussi un célibat choisi.
Oui, il y a une minorité de célibataires, hommes et femmes qui ont choisi le célibat comme état de vie pour un idéal religieux ou humanitaire. J’en fais partie et vous, séminaristes, vous y réfléchissez, car c’est un choix grave.
On m’a attribué ce jeu de mot que j’aime bien « cé-li-bât qui blesse »…
Oui, le célibat est une blessure quotidienne ; c’est un caillou dans la chaussure, « une écharde dans la chair » comme dit St Paul.
Le célibat n’est pas naturel et même, à la limite, contre-nature car notre cœur a soif de tendresse, notre corps a soif de caresses.
Cœur et corps appellent l’union, la maternité, la paternité… et cette union est voulue par Dieu.
Mes compagnons de chantier musulmans me l’ont dit plusieurs fois : « Philippe, tu es pas marié, c’est péché ! »
Donc, si nous choisissons le célibat contre-nature, il nous faut des raisons sur-naturelles.
Alors un peu d’histoire :
1/ Aux premiers temps de l’Eglise les premiers chrétiens persécutés ont donné leur vie dans le martyre.
2/ Après les persécutions, des chrétiens ont voulu continuer à donner leur vie : alors ils ont choisi le martyre de la chasteté et de la continence : un vilain mot qui veut dire l’abstinence de relations sexuelles. Et “chasteté” qui veut dire “pureté” …comme si la pureté c’était l’abstinence sexuelle ! Mais je retiens surtout ce mot « Donner sa vie ». Ce mot nous vient du Christ et il a traversé les siècles : « pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l’on aime. »
Donner sa vie
Au départ, à l’ordination, c’est un amour fou pour Dieu, comme une passion, une souffrance acceptée par amour, un don de tout son être. Guy de Larigaudie, grand scout de mon adolescence disait « Tant qu’on n’a pas tout donné, on n’a rien donné ! » En plus populaire, on dit « Quand on aime, on ne compte pas ! »
Pour moi, cet amour du Christ m’a ouvert à l’amour des humains et surtout à ceux qui connaissent la pauvreté, car l’état de célibat nous rend pauvres, non-comblés, en manque comme beaucoup d’humains :
• par exemple, sur les chantiers BTP, les travailleurs immigrés, mes frères très proches ! J’ai tellement entendu la complainte des immigrés : « Tu vois Philippe, quand je vais au pays, mes enfants me reconnaissent pas et mon frère me dit de pas leur parler parce que je les connais pas… »
Beaucoup vivent ainsi comme célibataires forcés, à cause du travail en France. Ils vivent « coincés », c’est leur mot « Tu vois, Philippe, je suis coincé » – un mot du bâtiment : ça veut dire bloqué par un coin.
En 1979, j’écrivais dans la revue Vocation n° 287 : « Entrer dans ces confidences, savoir que dans le jardin de Miloud en Algérie, les tomates ont crevé par manque d’eau, qu’un petit Mustapha est né aux sources de l’Euphrate en Turquie, connaître avec ces hommes la souffrance intime d’être sans femme et sans enfants, coincés comme des prisonniers, c’est la fraternité qu’ils me donnent chaque jour. Qu’un gosse entre par hasard dans un foyer Sonacotra et tous les masques de dureté tombent, la joie saute à la figure, chacun s’embellit d’un coup et prend son visage de père ; Dieu n’est pas loin !
Alors vous comprenez, mon célibat de prêtre, je ne le renie pas. Je ne l’aime pas, c’est vrai, mais il n’est pas de trop pour prendre la mesure de la condition inhumaine faite à beaucoup d’immigrés dans le monde.
Et on partageait la même soupe grise du célibataire. Driss me disait « Philippe, tu es pas marié ; c’est pas bon ! Mais toi, tu fais la prière et tu restes avec nous le soir ! »
J’ai retrouvé cette même condition de pauvreté avec les marins du commerce embarqués pour un an. Quand je ramenais la nuit à leur bateau des Philippins, des Coréens ou des Russes, des chants montaient dans le bus comme des mélopées. Je demandais la traduction, et chaque fois, c’était… la maison, la femme, les enfants… Les deux blessures du marin : solitude et mal du pays.
Alors vous avez bien compris : ce n’est pas le célibat qu’on choisit, c’est un grand Amour. Le célibat des prêtres et des religieuses et d’autres aussi, c’est une histoire d’amour, de partage de vie, de fidélité comme dans le mariage.
*
Histoire d’amour, ça veut dire qu’on garde tout son cœur pour aimer. Un cœur en attente de rencontres et d’émotions. « J’ai peine de votre peine » disait St Vincent de Paul.
Oui, garder l’émotion. Oui, j’ai des amies femmes. Oui, il y a de l’émotion entre nous et j’en suis heureux.
Oui, j’ai eu plusieurs enfants dont trois confiés officiellement par la DDASS, la « mère-DASSE » comme ils disent.
Arnaud et Philippe, bien connus à la Communauté Mission de France, et maintenant mariés.
Pierrot et Dominique sa compagne, tous deux morts du sida à 33 ans. Dominique me disait « Je meurs à 33 ans, comme Jésus, tu te rends compte, Philippe ! » Et je répondais « Il t’aime ! »
Et Thierry, fils de Dominique. Il est maintenant policier à Pigalle, là où sa mère se défendait sur le trottoir à 13 ans… Il m’appelle souvent.
J’ai un gros dossier « mes amis, mes amours, mes emmerdes », il y a là toutes leurs lettres, des vrais psaumes d’aujourd’hui. C’est un trésor.
Pour eux, je suis leur père. Ils le disent et ils m’aiment. Cette paternité fait partie de mes entrailles. Ça me rend heureux, comme une fécondité. Je suis un célibataire et maintenant grand-père comblé. Quand on est bien on est beau !
*
En conclusion
Comme vous voyez, je n’ai pas cherché dans la Bible des justifications au célibat. Je crois qu’il n’y en a pas. Même pas dans l’Evangile et les paroles du Christ.
Par contre, j’y trouve le prologue de St Jean : « Et le Verbe s’est fait “chair” et il a “habité parmi nous”. »
J’y trouve le Christ si plein d’humanité…
« Lève-toi et marche… » … « Va et ne pèche plus… » … « Il m’a ouvert les yeux… » dit l’aveugle.
J’y trouve “le corps” qui est le lien premier entre tous les humains… d’où le sens immense pour nous de l’Eucharistie : « Ceci est mon corps… pour vous et pour la multitude… » On n’a pas fini de comprendre !
Ces trouvailles quotidiennes me font tenir ce défi du célibat. Mais aussi l’amitié de gens mariés, de “cousines”, de jeunes ou d’enfants… et aussi l’amitié de certains prêtres. Je me souviens du bol d’air reçu par les confidences des prêtres du groupe X – Y que nous avions inventé sur ce sujet de l’affectivité et sexualité.
Il y a aussi l’humour partagé entre prêtres : « On a choisi la meilleure part, mais personne veut nous la prendre ! » Ou « nous qui étions nés pour les caresses ! » etc.
Humour encore mais plus grave : à chacune de mes visites à Pontigny, je vais m’étaler de tout mon long sur le dallage froid de l’abbatiale à l’endroit même où il y a quarante-cinq ans, avec d’autres, je me suis étalé pour être ordonné prêtre, et je me dis :
« Philippe, te voilà dans la position du missionnaire ! Là où tu es, ta mission c’est de réchauffer cette terre des hommes avec l’amour du Christ. Alors « Aime et fais ce que tu veux », merci St Augustin. Et même s’il t’arrive parfois de t’étaler, c’est pas grave !
Lève-toi et marche ! me dit Celui que j’aime. »
Un ancien, Philippe Plantevin.
Le 7 mars 2009