Denis se prépare à devenir diacre. Il est marié, ils ont des enfants…
Avec Nadine, nous avons trois enfants. Matthieu a 23 ans, il est infirmier. Domitille a vingt ans, elle est en formation d’éducatrice spécialisée. Anaëlle a dix-sept ans, elle est en terminale. Je suis magistrat depuis 1985 dans diverses fonctions, juge d’instruction pendant sept ans, juge des enfants pendant sept ans aussi, et depuis 1999, je préside les audiences correctionnelles et civiles. J’ai aussi suivi, pendant trois ans, les affaires de surendettement. Nadine est assistante sociale en psychiatrie ; depuis deux ans, elle travaille au Centre d’addictologie de l’hôpital psychiatrique.
Pourquoi ce choix de devenir diacre de l’Eglise catholique ?
Cette idée ne m’est pas venue soudain un beau matin… Avant tout, il s’agit pour moi de répondre à des sollicitations (des « appels ») qui m’ont été faites à plusieurs reprises. En 2001, le curé de notre paroisse nous a dit : "je ne désire pas un diacre pour la paroisse mais pour tous ceux dont l'Eglise est loin et pour qu'il rappelle à tous les responsables dans la société comme dans l'Eglise qu'ils ont à vivre toute responsabilité prise comme un service à la suite du Christ Serviteur" Nous n’avons pas approfondi ; à cette époque, j’étais en formation au Parcours fondamental de la Mission de France. En 2003, un nouvel appel m’a été fait, cette fois par la Mission de France ; nous ne l’avons toujours pas retenu. Puis en 2005, j’ai reçu un nouvel appel de la Mission de France. Avec Nadine, nous avons alors pris la question au sérieux et nous avons accepté de faire partie d’une équipe de discernement.
Je suis frappée de vous entendre dire « nous » ; c’est donc un engagement de couple ?
En effet, et c’est très important. Nous savons l’un et l’autre que nous ne pouvons pas vivre ce projet chacun de notre côté. Lorsque nous nous sommes mariés, c’est ensemble que nous nous sommes engagés dans notre projet de vie. Ensuite les enfants sont nés, nous avons pris chacun des engagements, nous avons nos propres activités professionnelles… Tout cela a fondé ce que nous sommes l’un et l’autre. Il s’est tissé entre nous une solidarité forte. Nous savons qu’un tel appel aura des incidences sur notre vie. Ce projet nouveau nécessite donc de bien nous ajuster.
Le discernement se mûrit donc pour vous personnellement Denis, et pour vous deux en couple ?
Cette étape de discernement nous la vivons ensemble. Nous l'avons d'abord vécu avec une équipe composée de deux couples et deux célibataires appelés par la Mission de France, puis, depuis le début de la formation, avec l'équipe d'accompagnement qui comprend des personnes aux sensibilités diverses, notamment un ami qui ne partage pas la foi chrétienne, mais avec qui nous avons partagé des engagements humains et associatifs et qui a une très grande foi en l'homme. Concernant la formation théologique proprement dite, nous tenons à la suivre tous les deux. Un seul sera ordonné, mais nous voulons éviter qu’un trop grand décalage ne s’installe. Ce cheminement fait évoluer notre vie spirituelle personnelle. Il est important que nous avancions chacun sur notre propre chemin intérieur ; comme il est très important que nous nous accordions.
Qu’en pensent vos enfants ?
Nous leur en avons parlé lorsque nous avons été assez avancé dans notre discernement. Ils n’ont pas paru très surpris. Chacun a eu sa réaction, selon sa personnalité, plutôt bienveillante et favorable. Ils nous questionnent peu. Nous avons eu l’occasion d’échanger notamment lors de la célébration des « Admissions » en décembre 2007, et tout récemment pour « les Institutions ». Il leur a été demandé d’exprimer par écrit comment ils nous voyaient. Chacun l’a fait à sa façon. Ils sentent que c’est important pour nous, que nous sommes heureux… Avoir de tels échanges sur l’essentiel de notre vie avec nos enfants est une chance.
Le diaconat est proposé comme un engagement de service. Or, votre vie professionnelle vous place dans un rôle d’autorité. Comment ajustez-vous ces positions paradoxales ?
J’ai bien conscience qu’il peut y avoir des tensions. Mais ce qui pour moi est essentiel, c’est la manière d’exercer ma vie professionnelle, mon regard sur les personnes confrontées à la Justice et le respect que je leur porte. Je n’ai pas à renoncer à mon rôle d’autorité, mais au contraire à l’assumer dans le respect, l’écoute et l’attention. Je dois avoir, chevillé au corps, notamment en matière pénale, la conviction que, quelle que soit la gravité des délits commis par une personne, il y a là un homme, que cet homme mérite le respect, qu’il est toujours capable de changer. J’aime cette phrase « Tout homme est une histoire sacrée, l’homme est à l’image de Dieu ». Même chez ceux que l’on peut croire irrécupérables il se dit quelque chose de Dieu. Pour moi, « être au service », c’est porter ce souci de la qualité du regard sur l’humanité auprès de laquelle je suis amené à travailler, ainsi que dans mes relations professionnelles vis-à-vis de mes collègues et du personnel de justice, greffiers, secrétaires.
Par ailleurs, lorsque avec mes collègues magistrats nous avons à délibérer sur un dossier, je peux avoir à engager ma parole avec force pour rappeler que toute personne mérite d’avoir un horizon ouvert, que tout homme peut toujours changer. Affirmer ces positions peut engendrer de vives tensions.
Hors du cadre institutionnel, je peux aussi offrir mes compétences pour soutenir une personne, un groupe, une association. Il m’est arrivé de rédiger pour l’aumônerie de la maison d’arrêt sans les signer des textes d’information sur des questions de droit…
Avez-vous parlé autour de vous de votre préparation à cet engagement, avez-vous informé vos collègues magistrats ?
Je souhaite en parler de façon limitée et discrète ; je ne veux pas me mettre en avant, et surtout, je ne veux pas courir le risque de confusion. Au moment où les questions de laïcité sont si sensibles, il me semble important de ne pas risquer d’apparaître comme le représentant de l’institution catholique au sein de la justice. À ma connaissance, trois diacres sont magistrats. Certains ont choisi d’en informer leur hiérarchie ou d’inviter largement à l’occasion de leur ordination. Pour ma part, je souhaite que l’information se fasse naturellement, avec discrétion, à l’occasion de rencontres et d’échanges interpersonnels.
Dans le cadre de ma préparation, il m’est demandé de solliciter des personnes de mon environnement professionnel pour recueillir des témoignages extérieurs au cercle familial et amical. Deux collègues avec qui j’ai travaillé plusieurs années sur un précédent poste ont accepté ; eux connaissent donc ma démarche.
Aujourd’hui le diaconat est réservé aux hommes. Il vous est proposé à vous, Denis, or vous vous engagez bien tous les deux avec Nadine…
Denis :
Ce n’est pas sans interrogation de s’engager de façon plus institutionnelle et plus visible au sein d’une Eglise qui fonctionne sur un modèle masculin alors que nous ne partageons pas forcément cette option que seuls les hommes peuvent être ordonnés. Certains appelés refusent pour marquer leur désapprobation… En y participant, est-ce que nous ne confortons pas l’idée que les hommes seuls ont accès à l’ordination ? C’est une question…
Nadine :
Ce cheminement nous le vivons totalement à deux. Nous aurons à trouver un équilibre, comme nous l’avons fait jusque-là. Cependant, il est clair pour moi que seul Denis sera ordonné. C’est bien à Denis que l’appel a été fait, et cela ne m’a pas étonné. Il est dommage de se priver de femmes capables d’assurer ce service du diaconat. Mais refuser d’y répondre pour éviter de cautionner cette vision masculine de l’Eglise ne me semble pas meilleure, c’est se priver d’hommes qui peuvent être signes de l’Evangile et du Christ dans le monde… Je respecte ce choix. À la Mission de France, nous avons la grande chance de pouvoir nous, femmes, nous exprimer totalement à chaque étape, pas seulement le jour de l’ordination.
En quoi ce choix vous fait-il évoluer ?
Denis et Nadine : Cette démarche nous enrichit beaucoup. Elle renforce le sacrement de notre mariage. Nous avons découvert que nous pouvions prier ensemble.
Actuellement, à l’étape « des Institutions » où nous annonçons notre démarche autour de nous, nous recevons un accueil très chaleureux. Cette nouvelle les rend heureux ; ils se sentent engagés avec nous, cela donne du Souffle à notre démarche, nous ne sommes pas seuls !
Pour ceux qui sont éloignés de notre foi, ça ne les laisse jamais indifférents, l’accueil est bienveillant et très respectueux. Il ouvre toujours un dialogue.
Propos recueillis par Marie-Christine SER
Novembre 2008