J’ai senti battre le cœur du monde. Cardinal Roger Etchegaray.
Conversations avec Bernard Lecomte. Editions Fayard, 2007
L’auteur de l’ouvrage, Bernard LECOMTE, interroge le Cardinal Etchegaray :
Bernard LECOMTE : Il nous reste à découvrir votre rôle de « prélat de la Mission de France » que vous avez exercé parallèlement à vos autres responsabilités. C’est un titre quelque peu énigmatique…
… mais qui s’éclaire par son histoire, une histoire complexe comme toute aventure missionnaire, une histoire « bien de chez nous ». Au départ, il y a un homme exceptionnel : le cardinal Suhard, pasteur « hardiment traditionnel » qui, en pleine guerre, à peine nommé à Paris, embrasse d’un seul regard toute la réalité française et dresse un constat : « Il y a de vastes régions qui, en raison de leur déchristianisation, sont assimilables aux pays de mission. Or, ces régions déshéritées n’ont en réalité pas de missionnaires, parce que les trop rares prêtres qui surgissent là ne sont pas préparés à la vie missionnaire. »
Ce sévère diagnostic déclencha une réponse qui fut une sorte de « coup d’Église », comme il y a des « coups d’État ». Réalise-t-on en effet l’audace de l’assemblée des cardinaux et archevêques qui décida, sans consulter l’ensemble des évêques, le 24 juillet 1941, en pleine apocalypse européenne (l’Allemagne venait d’envahir la Russie), de fonder « sans retard » un « séminaire de la Mission de France » ?
Parler de « Mission de France » alors que le fameux livre des abbés Godin et Daniel, La France, pays de mission ? ne sortirait que deux ans plus tard, et sous forme interrogative, c’était vouloir accélérer chez tous une prise de conscience de la déchristianisation. Ouvrir un séminaire national et former des prêtres séculiers à mobilité interdiocésaine, c’était provoquer au minimum la recherche d’un statut qui puisse permettre à tout un épiscopat d’exprimer et d’exercer une solidarité pastorale – bien avant la convocation du concile Vatican II.
Le génie romain est celui des trouvailles canoniques pour faire face à des situations nouvelles. Ainsi, au plus fort de l’hiver 1954 qui mit fin à l’expérience des prêtres ouvriers, un rayon de soleil venu de Rome vint revigorer une Mission de France éprouvée elle aussi par la fermeture brutale de son séminaire : le 15 août, le pape Pie XII promulgua la constitution apostolique Omnium Ecclesiarum qui renforçait les institutions missionnaires et érigeait la Mission de France en « prélature », sorte de nouveau diocèse sans territoire, virtuellement situé dans l’ancienne abbaye de Pontigny dans l’Yonne. Â sa tête siégerait désormais un évêque français choisi par le pape, demeurant au service de l’épiscopat français avec vocation d’être missionnaire, d’abord à l’intérieur de ses propres terres. Il s’agit là d’un cas de figure unique dans l’Église, aucun autre pays n’ayant jamais été doté d’une telle structure. L’outil devait être bon puisqu’il est toujours en place cinquante ans après.
J’ai assumé les deux charges de président de la Conférence épiscopale et de prélat de la Mission de France, parce que, du temps de mon prédécesseur, le cardinal Marty, les évêques avaient estimé préférable la jonction de ces deux services pour faciliter une meilleure intégration de la seconde dans la première. C’est dans cet esprit que j’avais souhaité qu’on puisse, à l’assemblée de Lourdes, rouvrir et actualiser le dossier trop longtemps délaissé de la Mission de France.
Ce fut fait en 1979 et 1980 : pour la première fois de son histoire, la Conférence épiscopale se prononçait par vote et donnait des orientations à un organisme né de l’intuition d’un évêque plus que de la volonté de tout un épiscopat. Mettre l’Église en « état de mission » a été la hantise de toute ma vie. J’ai d’ailleurs consacré mon dernier discours de président à Lourdes, en 1981, à ce thème : « La mission, notre principale charge ».
Bernard LECOMTE : Ce que ne savaient pas tous vos collègues évêques, c’est que vous étiez depuis longtemps, loin de toute hiérarchie, très proche de la Mission de France et de son histoire mouvementée…
Quand la Mission de France est née, j’avais 20 ans. J’appris sa fondation par les Annales de sainte Thérèse que recevait une de mes tantes. J’écrivis aussitôt au supérieur de son séminaire, Louis Augros, rêvant de ce nouveau chemin… sans imaginer que ce serait mon frère Jean qui entrerait finalement à Lisieux d’où il fut envoyé, en 1952, comme « prêtre au travail » à Niaux, dans l’Ariège, puis à La Souterraine, dans la Creuse.
Par lui et avec lui, j’ai vécu les mystères joyeux et douloureux de la Mission, bénéficiant de l’amitié partagée avec ses pionniers Daniel Perrot, Jean Vinatier, André Laforge. J’ai découvert jusqu’où peut aller la solidarité quand tout se partage au creux de la vie quotidienne. J’ai admiré l’immense et persévérant effort de tant de prêtres « frontaliers de l’incroyance » qui cherchaient à éclairer le frêle mais nécessaire rapport entre le monde et la foi.
L’un d’entre eux m’a dit : « Â l’école de la petite Thérèse, nous avons appris à vivre ensemble la « nuit de la foi » et notre fidélité sacerdotale. » J’ai compris le drame des prêtres ouvriers, victimes de leur audace missionnaire au moment même où ils cherchaient une pleine reconnaissance de leur service sacerdotal et qui, aujourd’hui, pour la plupart à l’étape de la retraite, n’ont jamais cessé de se préoccuper de l’avenir de ce ministère particulier.
Je dois revenir sur la figure de mon frère, mort il y a vingt-cinq ans. Le 19 mai 2007, sur l’invitation des familles de la Creuse au sein desquelles il avait exercé son ministère de prêtre ouvrier en contribuant à fonder la Celmar, une coopérative agricole des éleveurs de la Marche, je me suis rendu avec ma sœur à la Souterraine pour inaugurer une rue qui porte son nom avec le double qualificatif « prêtre de la Mission de France et premier directeur de la Celmar ».
J’ai mesuré alors la profondeur de certaines de ses pensées quand il m’écrivait : « Jésus-Christ, ils ne connaissent pas, mais moi, ils me connaissent ! La solidarité avec les hommes ne se sépare pas de la fidélité en Jésus-Christ. Le plus dur, c’est d’avoir le souci de tous, de celui qui a trois vaches comme de celui qui en a quarante. » Je garde aussi la lettre qu’il m’écrivit quand je fus élu président de la Conférence des évêques : « J’espère que tu n’auras pas peur de te « mouiller » au nom de l’Évangile, quoi qu’il en coûte ! ».
La Mission de France n’a jamais prétendu à la pérennité du modèle qui a forgé ses membres. Elle a d’ailleurs bien évolué, tout comme le paysage social et le paysage ecclésial qui l’environnent. Un de ses mots clefs depuis ses origines est : « Obéir au réel ». Une de ses lignes de fond qui fait son originalité est la « confrontation » collective entre équipes porteuses d’analyses et d’expériences différentes. Elle est présente aujourd’hui dans soixante diocèses de France par des équipes regroupant prêtres, diacres et laïcs.
À la fin de ses études romaines, en 1947, le jeune abbé Karol Wojtyla fit un détour par la France. Il devait livrer à son retour en Pologne, deux ans plus tard, ses impressions missionnaires sur notre pays à un journal de Cracovie dans un article – le premier de toute sa vie – intitulé « Mission de France ». De ces neuf feuillets, lucides et tout autant bienveillants, j’épingle cette réflexion comme un appel aux acteurs missionnaires de demain : « Il va de soi que les prêtres de la « Mission » doivent se tenir en contact constant et vivant, non seulement avec la théologie, mais encore avec le mouvement intellectuel, philosophique et scientifique de leur pays. Il est clair qu’il ne leur est pas permis de se ‘rouiller’ ».
J’ai senti battre le cœur du monde. Cardinal Roger Etchegaray.
Conversations avec Bernard Lecomte. Extrait du chapitre 9, p 151 et s.
(Editions Fayard, 2007)