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Prêtre de la Mission de France marin

 

Guy PASQUIER est prêtre de la Mission de France. Il est aussi marin, électricien. Il est le dernier prêtre naviguant. Le magazine GEO d'avril 2008, n° 350, a publié un reportage de Hélène David et Donatien Garnier sur un des plus grands navires du monde pour le transport du gaz GPL. Les photos font l’objet du Festival international de la Photo de mer à Vannes, du 18 avril au 18 mai 2008. Informations sur www.photodemer.fr/

A l’approche de sa retraite professionnelle, Guy PASQUIER écrivait en janvier 2007…

 

VIE DE MARIN

Je mène cette vie de marin depuis quatorze ans maintenant, et j’arrive au bout de mon parcours : à la fin de l’année, je poserai sac à terre ; sans nostalgie ni regret, car j’ai duré dans cette vie, et je n’ai pas fait semblant ; mais physiquement, cela devenait plus difficile. Je continuerai à vivre en continuité dans le monde maritime, en assurant les visites des marins sur les bateaux en escale dans le port du Havre.
Je navigue dans de bonnes conditions, notamment depuis 2000, sur des bateaux sous pavillon français : périodes d’embarquement de trois mois, suivies par un temps équivalent de congés. C’est ce qui m’a permis de durer dans cette profession de marin au long cours où on ne cherche pas à vieillir. Je suis électricien sur un gros transporteur de gaz, issu de pétrole, qui sillonne le monde entier : Asie du Sud-est, Golfe Persique, Australie, Afrique de l’Ouest, Amérique du Sud, Etats-Unis…
Auparavant, ce fut la précarité : une alternance d’embarquements, dans diverses compagnies françaises, sur différents types de bateaux, porte-conteneurs, rouliers, pétroliers, gaziers, et de temps d’attente, de chômage, et de recherche de nouveaux engagements. J’ai aussi fait deux embarquements aux conditions internationales, et j’ai essayé de m’embarquer à partir de la Grèce. En cela, j’ai partagé le sort de la plus grande partie du million de marins du monde entier, liés à une compagnie par un contrat à temps, sans protection ni garantie d’être repris.
C’est une vie faite d’allers et venues, de présence et d’absence, de liens et de ruptures. C’est difficile de se fixer quelque part, de s’engager dans quelque chose de durable. Quand on est à terre, l’horizon du départ est toujours en vue. On est à distance des gens, des événements et de la vie ordinaire. Heureusement, grâce aux moyens de communication modernes, le téléphone et l’internet, il y a un bien meilleur suivi, et le déphasage est moindre quand on revient.

* * *

Il y a la vie à bord. On ne se choisit pas, et le marin doit avoir de grandes qualités de vie relationnelle; généralement, il n’y a que quelques marins qu’on voit régulièrement. Personnellement, j’écris des messages, qui sont largement diffusés, dans lesquels je parle de ma vie et de mon travail. Si les marins écrivent ou téléphonent beaucoup aux leurs, ils sont généralement peu bavards sur cette vie à bord. Depuis ces cinq dernières années, à la suite de pollutions retentissantes causées par des bateaux, le plus frappant est la multiplication des contrôles et des inspections à bord. Elles sont faites par les autorités des ports de chargement ou de déchargement, par les compagnies pétrolières susceptibles d’affréter le bateau, par notre propre compagnie et par nos autorités françaises (état du pavillon). Il y a un effet largement positif, c’est tout le sérieux apporté au travail de maintenance, et au suivi de la sécurité, pour que le bateau soit le plus irréprochable possible. Mais cela accroît la pression sur les hommes à bord du bateau, principalement le commandant, le chef mécanicien et le second capitaine : ces contrôles et inspections sont de plus en plus pointus, tout doit être parfait, et chacun doit être au mieux pour agir et réagir.
Les retombées sur les marins sont fortes : c’est l’élimination des « maillons faibles », les malades, les incompétents… Il n’y a pas de place pour l’à peu près, car chacun, du plus petit matelot jusqu’au commandant, doit être le plus performant possible à sa place et à son rang. C’est vrai, c’est une question de sécurité, mais c’est impitoyable. Il n’est pas d’embarquement sans que deux ou trois marins soient renvoyés.
Toute la saveur de la navigation était dans le relationnel. Le monde maritime est mondialisé, et les équipages des bateaux sont mélangés. A bord du bateau sur lequel je suis, l’équipage est franco-roumain, et letton aussi maintenant. Je constate qu’il y a eu une dégradation des rapports humains lors des deux derniers embarquements : des marins roumains étaient inadaptés et n’avaient pas leur place sur un bateau ; cela crée des tensions, des énervements. Les rapports humains en pâtissent.

* * *

Le bateau parcourt de très longues routes. Lors de mon voyage de fin août à fin novembre 2006, j’ai embarqué à Singapour (il venait d’Afrique de l’ouest), et le déchargement a eu lieu dans deux ports de Taïwan. Après avoir chargé dans le Golfe Persique, nous avons fait route jusqu’en Australie, déchargement et chargement ; ce fut ensuite la Corée du Sud (deux ports) ; retour au Golfe Persique pour charger. J’ai débarqué à Dubaï en passant, après trois mois.
Les longues routes, les grands espaces, les lointains horizons, sur les océans et les mers, à travers les continents, ça me marque profondément. Je suis maintenant habitué aux visages variés d’hommes et de femmes, entr’aperçus plus que côtoyés ici et là au gré des voyages : je suis renforcé dans cette conviction que l’humanité est une, au-delà des différences de langues, de cultures, de religions, et que rien ne justifie les scandaleuses inégalités. Comme marin, je suis aussi frappé par cette capacité des hommes, à bord des bateaux, à vivre ensemble et à se respecter. Je crois que l’accent est mis sur ce qui unit, plutôt que sur ce qui nous différencie. Notre défi pour demain sera de vivre en paix, ce qui suppose bien des rééquilibrages.
Les religions précisément apparaissent aujourd’hui comme des facteurs de divisions ; beaucoup d’hommes s’en détournent, ou certains les instrumentalisent. Elles peuvent conduire à la division, si elles s’absolutisent en instrument de vérité. Je m’efforce de vivre la foi chrétienne, qui compte pour moi, comme une voix parmi d’autres, et un chemin vers la vérité. La rencontre en vérité des autres est à cette condition d’abaissement et de dessaisissement.
Le message d’amour et de vie de Jésus, qui est Bonne Nouvelle pour moi, peut aussi l’être pour les hommes et femmes de ce temps, c’est ma conviction. Notre Dieu, sous le visage de Jésus, l’un de nous, chair de notre chair, nous rejoint dans notre quotidien et notre vie, pour les illuminer de sa vie et de son amour et leur donner une dimension d’avenir. J’ai choisi d’être prêtre-ouvrier pour porter et vivre cette dimension d’amour à toute l’humanité : d’abord auprès des petits, des pauvres et des exclus, car ils ont la préférence de notre Dieu, Jésus ayant été l’un d’eux ; et aussi de ceux qui sont loin de notre foi chrétienne, ou vivant d’une autre foi, ne cherchant pas à les convertir, mais étant témoin d’un chemin possible vers Dieu. Comme prêtre au travail, nous aimons bien l’image du Royaume que Jésus a prêché. C’est le rappel de cette permanence de l’amour de Dieu pour toute l’humanité et de cette ouverture à tous ceux qui cherchent en vérité des chemins de paix et de justice pour les hommes. Je remercie mon Eglise de m’avoir permis de vivre cela.
A bord du bateau, tout le monde sait que je suis prêtre. A deux reprises, des journalistes sont venus faire un reportage à mon propos. J’ai voulu faire comprendre qu’à travers moi, c’étaient aussi eux tous à bord qui étaient concernés. J’étais là, au milieu d’eux, envoyé par mon Eglise pour partager cette vie de marin, dont le sort et les conditions de vie préoccupent beaucoup. Je crois que ce fut compris, et que personne ne s’est senti floué. En effet, les positions vis-à-vis de la foi chrétienne sont diverses. Certains de nos amis Roumains, qui ont en tête l’image pas trop reluisante du pope, redécouvrent leur foi orthodoxe. Chez les français, quelques jeunes officiers sont très croyants, d’autres indifférents, d’autres des opposants respectueux. Je vis ma foi dans la discrétion de ma cabine, proposant à ceux qui le veulent la célébration de l’eucharistie le dimanche. J’essaie aussi d’avoir une attitude humble, ne voulant pas exacerber les différences entre nous, me situant comme quelqu’un qui ne donne pas de leçons, ne juge pas les personnes, et reste à sa place de subalterne comme électricien.

* * *

Bien des marins ont de longs contrats d’embarquement, six, neuf mois, voire plus. C’est le cas des Philippins. Loin de ceux qu’on aime et des siens, avec les difficultés d’adaptation à bord du bateau, si on peine à trouver ses marques au travail ou dans les relations avec les autres marins de nationalité différente, si on n’est pas à l’aise avec l’anglais, la vie à bord peut être cause de beaucoup de frustrations. Il n’y a guère d’échappatoire si, lors de rares escales, il n’est pas possible d’aller à terre pour sortir du bateau quelques heures. J’ai entendu tel ou tel marin roumain dire qu’il se sentait comme en prison, y compris à bord de « mon beau bateau ».
Les compensations financières ne résoudront rien, et ne remplaceront pas la présence de l’être aimé et le sourire de son enfant. Il vaut mieux avoir affronté cette foutue solitude, que ni le courrier électronique ni le téléphone ne réussissent à estomper. Des Philippins, des Indiens disent qu’ils se sacrifient pour leurs familles et leurs enfants pour leur permettre de faire des études. Je connais des officiers français qui, à un moment donné, ne supportent plus d’être écartelés et choisissent la relation familiale plutôt que la carrière.
Ce métier de marin est beau. Il engage beaucoup de camaraderie dans la relation, et de solidarité dans le travail quand il faut faire face à un coup dur. Il est beau aussi par la splendeur de la scène, cette mer jamais la même, symbole de force et de tranquillité, les levers et couchers de soleil, le bleu profond des ciels étoilés… Un métier devenu hyper exigeant. Le transport maritime est un rouage essentiel dans le processus de mondialisation. J’émets le souhait que nos grandes instances internationales bien disposées (comme l’OIT/BIT - cf projet de convention consolidée sur le travail maritime de février 2006), replace le marin au cœur de leurs dispositifs et de leurs règlements. Qu’il ne le laisse pas renvoyé à la marge ou en bout de quai de l’oubli.

Le 10 janvier 2007
Guy PASQUIER, prêtre de la Mission de France. Marin