On demande des prophètes,
chef duvre damour
« Tout chrétien, tout homme, parce quil est
de Dieu, se doit dêtre prophète parmi ses frères.
Cest lui qui veille dans la nuit. Il refuse la mort.
Il sait que le temps de la terre, cest le temps du devenir,
quil faut capter de Dieu le souffle créateur ; «
il souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne
sais ni doù il vient ni où il va ».
Tous les veilleurs auprès des grands malades, toutes les
sentinelles aux postes avancés connaissent langoisse
de la nuit, la tension de lattente. Mais la gravité
de lattente aiguise tous leurs sens et les met en alerte,
au moindre souffle, au moindre bruit insolite de la nuit.
Ils veillent. Ils portent le poids des autres. Leur conscience
attentive déjoue la menace sournoise. Et leur cur
qui bat dans les ténèbres est un défi à
la mort qui rôde. Telle devrait être la place de tout
chrétien, de tout homme libre, parmi les hommes.
Veiller cest être plus fort que la nuit, plus fort
que le sommeil, et quand cest Jésus-Christ qui veille
en nous, cest être plus fort que la mort.
Il faut veiller. Autour de nous, cest la nuit. Le monde
peut sendormir, lassé par le malheur, le veilleur
est debout : il fait confiance à laurore. Il faut
veiller : le veilleur a confiance au nom des autres.
« Veillez » dit Jésus. Il nous rappelle notre
vocation de prophètes au milieu dun monde tumultueux.
Car il faut des prophètes aujourdhui pour dominer
la nuit à déchiffrer, dans nos tourments eux-mêmes,
la recherche avide et passionnée des hommes de notre temps
vers les chemins de la liberté.
On demande des prophètes, dévorés par la
passion de Dieu, par la passion de lhomme. Et convaincus
que tant de souffrances sont celles dune naissance, dans
lécartèlement et le cri, dun monde nouveau,
sous le regard attentif dun Dieu qui nous fait confiance.
On demande des prophètes, chefs-duvre damour,
qui savent par leurs propres combats, par leurs propres échecs,
que la seule victoire capable de dominer la terre, cest
la victoire de la douceur.
On demande des prophètes qui acceptent de vivre parmi les
fils des hommes comme des fils de Dieu, ivres damour et
de liberté, et de mourir ensuite comme meurent des étoiles,
dans une grande explosion de lumière pour éblouir
la terre
»
Jacques LECLERCQ,
dans « Le Jour de
l'Homme » (Seuil 1976)
Texte publié dans la Lettre aux Communautés n°
143 de juillet août 1990 à la suite de la
Rencontre de la Mission de France de « Pentecôte 1990
». |