retour à l'accueil
Découvrez
la Communauté
Mission de France
Participez à
la mission
Pistes de réflexion
Actualités
Agenda
Contacts
Questions
Réponses
Liens
Plan du site
Crédits
Evangile du dimanche
Des prêtres au travail
 

<< page précédente

La Crise

Notre monde est entré dans une grave crise économique et sociale. Nous en sentons les conséquences autour de nous. Cette crise nous provoque à nous informer et réfléchir, à écouter celles et ceux qui tombent dans une plus grande précarité, à ouvrir nos horizons, à vivre une plus grande solidarité et à changer nos modes de vie. Elle nous provoque aussi à redoubler d’efforts pour « le développement intégral de tout homme et de tous les hommes. »
Nous avons demandé à plusieurs membres de la Communauté Mission de France situés très différemment de nous donner leur point de vue. Il s’agit de points de vue datés, dans une crise qui évolue rapidement, mais ils pourront certainement nourrir nos réflexions en équipes.

 

1. Pierre JUDET est économiste, ancien professeur d'économie à l’Université Pierre Mendès France de Grenoble. Depuis de nombreuses années, il reste proche de la Communauté Mission de France. Il nous décrit l’évolution de la crise économique actuelle au plan international.

La confiance : condition de la sortie de crise

Janvier 2008 : l'affaire du trader fou de la Société Générale était un coup de semonce. Décembre 2008 : l'énorme escroquerie Madoff a révélé l'ampleur de la crise !
2008..., janvier 2009, les mauvaises nouvelles se sont succédées, d'autant plus sensibles que la crise, d'abord financière, est devenue économique et sociale. Un million d'emplois détruits aux Etats-Unis en deux mois, montée inquiétante du chômage en France, détérioration profonde de la situation en Grande-Bretagne, en Espagne, en Irlande, jusqu'à maintenant économies-phares en Europe, retournement brutal des indicateurs en Allemagne, mesures d'urgence en Inde et en Corée du Sud. En Chine, dix millions de migrants, devenus chômeurs, regagnent leurs villages, les pays pétroliers, Vénézuéla, Algérie... sont confrontés à la dangereuse dépendance d'une rente fluctuante, la Russie vient de perdre en un mois 400 000 emplois, sa dépendance du prix des hydrocarbures explique l'âpreté des négociations avec l'Ukraine et l'Union Européenne.

La crise bat son plein.
Elle s'est propagée dans tous les secteurs : le financier et l'immobilier, l'automobile, la métallurgie, les industries légères (en Chine), l'informatique, les ordinateurs et les composants électroniques. Au début de 2009, la crise bat son plein, d'autant plus dure qu'elle s'est déplacée sur le terrain connu de l'économie réelle : celle de l'entreprise et de l'emploi. Partout, Etats-Unis, Europe, Chine, des plans de sauvetage du secteur financier et de relance de l'économie ont été mis en oeuvre. Ils ont permis d'arrêter la cascade de faillites bancaires et de stopper la panique. Les bourses baissent à nouveau, les circuits du crédit sont encore freinés, la récession et la progression du chômage deviennent alarmantes.

Mesures monétaires et budgétaires : les Etats sont à la manoeuvre.
Devant l'ampleur de la crise on a pris conscience de la nécessité de mesures massives, ciblées et coordonnées. Les décisions monétaires drastiques prises par la Federal Reserve américaine et par la Banque d'Angleterre ont été suivies avec retard et timidité par la Banque Centrale Européenne. Mais les banques commerciales, devenues frileuses, renâclent pour prêter et pour baisser à leur tour les taux offerts aux entreprises et aux particuliers. Dans ces conditions, seuls les Etats peuvent dépenser. Des Etats-Unis à l'Europe, l'heure n'est plus pour les Etats à se soucier d'être ou de ne pas être dans le rouge. La dette a cessé d'être leur premier problème. Selon le directeur du FMI, Dominique Strauss-Kahn, « S'il y a un moment dans l'histoire de l'économie moderne où une relance budgétaire doit être utilisée, c'est maintenant ». Il est significatif que l'Union Européenne ait accepté que la limite stricte des 3 % de déficit budgétaire soit dépassée ; significatif que le nouveau plan de relance annoncé par le président Obama corresponde à 8 % de déficit budgétaire ; significatif enfin que l'Allemagne elle-même s'engage dans la voie du déficit plutôt que de laisser la crise faire des ravages. L'Etat apparaît en effet comme le pivot de l'activité économique, qu'il s'agisse de sauvegarde des banques et du crédit, de soutien aux entreprises, ou de préservation des emplois. Car l'Etat est le maître du budget, de la dette publique et de l'impôt. À condition, bien sûr que les contrôles prévus s'exercent afin que soit sauvegardée la bonne gestion d'une dette dont le poids pèsera sur les générations futures.

Deux étapes positives ont été franchies dans ces perspectives.
Du côté de l'Union Européenne, d'une part. Avec des réticences et des tergiversations, les Etats membres ont ébauché une coordination de leurs premiers plans de relance. La quasi-absence d'un budget communautaire de l'UE est un obstacle majeur que les Etats-unis ont franchi à l'occasion de la crise de 1929 et du New Deal en créant un budget fédéral qui va permettre au président Obama de donner à son plan de relance un caractère massif.
D'autre part, la réunion du G20 à Washington en novembre 2008, regroupant les pays industrialisés et les principaux pays émergents, a été une excellente nouvelle. Pour la première fois, des réponses à une crise mondiale ont fait l'objet d'une concertation entre tous les principaux acteurs mondiaux, y compris ceux qui étaient exclus du cercle fermé du G7. Chacun, des Etats-Unis à la Chine, a assumé sa part de responsabilité. Le groupe a défini un programme de travail intégrant les différentes dimensions de la reconstruction du système financier international. Il a également mis à l'ordre du jour la restructuration du Fonds Monétaire International. On peut espérer que la présence du président Obama à la prochaine réunion de Londres en avril prochain contribuera à l'efficacité des travaux du G20.

La confiance : une priorité
Rétablir la confiance est la condition de base pour surmonter la crise. Que les « gendarmes » des marchés financiers américains aient pu pendant longtemps considérer Madoff comme un « expert » n'est pas fait pour la retrouver ! Pour des citoyens ordinaires, parfois écrasés par la crise, il faut certes « sauver les banques et le crédit mais pas les banquiers ».Car « lorsque les contribuables sauvent le système, il ne s'agit pas de récompenser les actionnaires ». Il ne faudrait pas, d'autre part, « que des entreprises profitent de la crise pour restructurer et licencier alors qu'elle font des bénéfices ».

Des lueurs d'espoir se font jour.
Il semble que les circuits du crédit commencent timidement à se dégeler ; que des entreprises réagissent positivement : les grandes entreprises enregistrées à la bourse de Francfort s'engagent par exemple à ne pas licencier. Dans le même temps, des entreprises rapatrient en France tout ou partie des activités qu'elles avaient délocalisées.
Le rétablissement de la confiance appelle sûrement d'autres signes et d'autres initiatives. La nouvelle présidence d'Obama suscite beaucoup d'espoir à travers le monde. En ce début d'année 2009 sera-t-elle le catalyseur attendu de décisions efficaces sur le chemin d'une sortie de crise ?

 

2. Arnaud de BOISSIEU, prêtre de la Mission de France, membre de l’équipe Marseille Nord, est aumônier des marins au port de Marseille-Fos depuis huit ans. Il accueille les marins au long cours au foyer d'accueil.

Dans le port de Marseille…

De ma fenêtre du douzième étage des quartiers Nord de Marseille, la vue est splendide sur toute la rade. Pas un bateau n'entre au port ou n'en sort sans que je le vois, une vraie tour de vigie ! J'observe aussi les bateaux qui attendent au mouillage, du côté de l'Estaque, rarement plus d'un jour ou deux, sauf grève du port. Mais depuis le 26 décembre 2008, un pétrolier est planté là, en plein milieu de la rade. Aujourd’hui 6 janvier, le Bunga Kasturi Empat est encore en "attente de décision du bord". Un euphémisme pour dire que son armateur n'a pas de travail pour lui, pas de cargaison en vue, le roi est nu, il n'a plus rien à nous apporter, la fête est avortée. Pourtant ce Roi Mage a une capacité de trois cent mille tonnes de pétrole. Mais aujourd'hui, le monstre est immobile. Le Bunga Kasturi Empat, qui bat pavillon de Malaisie, tournicote au gré des vents autour de sa chaîne d'ancre comme un chien à la niche, à quelques encablures de la digue, du port, de la ville, de ses fêtes, de ses illuminations, de ses supermarchés. À bord, deux douzaines de marins. Que font-ils ? Observent-ils la ville, proche et inaccessible, qu'ils n'atteindront pas ? Pour eux, Marseille est une abstraction, un décor de théâtre.
Nous les connaissons, ces marins. Le bateau a déchargé sa cargaison de pétrole brut à Fos, le jour Noël. Quelques-uns d'entre eux sont venus au foyer de Port-de-Bouc. Ils sont Malais et Philippins. Aujourd'hui, les Rois Mages sont devenus des rois errants. Dans leurs coffrets, ni or, ni encens, ni myrrhe, ni pétrole. De quoi sont faits les rêves et les espoirs de ces marins qui ne sont ni en mer, ni au port, peut-être vaguement humiliés d'être devenus des rois inutiles ?
En novembre, j'ai participé à une rencontre des foyers des marins de Méditerranée, Mer Noire, et Mer Rouge. Steven, l'aumônier anglican de Fujairah, dans les Emirats Arabes, nous expliquait qu'en temps ordinaire, cent pétroliers sont en attente sur la rade. Mais la crise est là, ce sont maintenant quatre cents pétroliers qui attendent, comme le Bunga Kasturi Empat.
Depuis la mi-décembre, l'usine d'Arcelor Mittal, à Fos, est aussi un grand désert. Plus de minerai ni de charbon y arrivent. Et une inquiétude : quand l'usine va-t-elle redémarrer ?

 

3. Laurent DESMIDT est directeur d’une agence bancaire en Ile de France. Il est marié, diacre permanent, membre de l’équipe Mission de France de Bussy-St-Georges.

Sortir grandis de la crise ?

L’agence bancaire que je dirige est située dans un milieu à la fois urbain et rural. La ville de Claye-Souilly, 15 000 habitants, se situe entre Meaux et Paris. Elle a su garder un centre vivant de petite ville malgré la proximité de Paris. C’est une ville assez riche ; 30 millions d'euros ont été collectés sous diverses formes uniquement sur l'agence en 2008 ! La ville draine un environnement rural d'une dizaine de petites communes soit au total un secteur de 25 000 habitants environ. Le chômage reste faible. L'agence a été la première implantée, il y a une trentaine d'années, avec aujourd'hui 7500 clients. Sur cet ensemble, l'agence héberge quelque 250 professionnels, professions libérales, artisans et commerçants, ainsi que près de 150 associations sportives, d'éducation, de musique, etc. En Seine et Marne, le chômage reste faible, 6, 2% en fin 2007. Une grosse société qui produit des transmissions et systèmes de freinage pour véhicule automobile emploi près de 1000 personnes. Il y a un gros centre commercial avec une belle galerie marchande. Au début 2009, le 9 janvier, j'ai détecté moins de sept nouveaux cas en difficulté. Et je n'ai pas encore de société en difficulté... ; j'en ai même dès qui se portent bien ! Où est la crise ?
Comme tout le monde le sait, le monde, et bien sûr la France, connaît une véritable crise financière qui touche de façon durable l’économie et la vie sociale.
Regardons les Français d’aujourd’hui.
Ceux qui vivent sans trop de soucis d’argent, les riches et les moins riches, cadres supérieurs, cadres, professions libérales, chefs d’entreprise non touchés par la crise. Ceux-là ont vu leur pouvoir d’achat un peu écorné mais ils s’en sortent bien. La chute des marchés financiers a bien sûr entamé leur épargne mais leur réserve leur permet d’affronter l’avenir avec sérénité.
Ensuite, il y a ceux dont le petit salaire leur permet tout juste de vivre, ouvriers, jeunes travailleurs, cadres moyens, employés administratifs, employés dans le commerce, etc. Ceux-là sont aussi de plus en plus nombreux pour qui le pouvoir d’achat a considérablement diminué, diminution qui ne date pas d’ailleurs de la crise. Ceux pour qui les fins de mois sont difficiles : pas de superflus, pas ou peu d’écarts sous peine de creuser un découvert récurrent. Ceux-là ont peur de l’avenir car ils sont toujours sur le fil financièrement. Pour cette catégorie, l’acquisition d’un logement devient quasiment impossible !
Enfin il y a une troisième catégorie ; malheureusement elle augmente insidieusement ! Ce sont ceux qui sont exclus du marché de l’emploi et ne peuvent avoir des conditions de vie dignes de toute personne humaine. L’économie française a détruit environ 70 000 emplois en 2008. Le pire est à venir. Nos économistes - on aimerait qu’ils se trompent encore - prévoient 360 000 pertes d’emplois en 2009! Avec un taux de chômage qui devrait grimper à 8% en juin 2009. Cette détérioration du marché du travail s’explique essentiellement par des difficultés du bâtiment, de l’immobilier et de l’industrie automobile. Les ménages étant devenus prudents vont diminuer leur consommation affectant ainsi le commerce des rues.

Et pourtant, je constate dans l’agence des données contradictoires. Depuis le début de l’année, nous alimentons les distributeurs de billets de la même façon, un peu plus d’ailleurs depuis début novembre, la période des fêtes arrivant. Les dépôts de fonds des commerçants n’ont pas diminué en cette fin d’année, signe que la consommation est bien présente. Le nombre de comptes en difficulté n’a pas augmenté récemment. Par contre, la demande de financement a nettement diminué. Nous nous apercevons donc que tous ne sont pas touchés par cette crise. C’est ce que je constate au niveau de l’agence. Il ne faut pourtant pas ignorer que les fins de mois pour la plupart restent difficiles, mais ce n’est pas significatif au niveau de la banque car les comptes sont bien suivis par leurs titulaires.
Dans une crise comme celle-ci, ce sont bien sûr les petits qui vont souffrir : des recherches d’emplois douloureuses, des vies de famille entravées par le peu ou le manque d’argent, des liens sociaux qui se délient à force de vivre isolé du monde du travail.
Alors demain, quelle attitude avoir avec ces personnes en difficulté ? Avec quel regard saurons-nous les accueillir ? Ces questions, je me les pose en tant que banquier avec mes collègues, mais elles nous concernent tous. Comment je dépense mon argent ? Comment je me sens solidaire de celui qui souffrent juste à côté de moi ?
Cette crise aura peut-être un bon côté, celui de nous faire prendre conscience que cette terre ne nous appartient pas, que les biens dont nous disposons sont à partager, que tout homme a droit à une vie de travail lui permettant de s’épanouir dignement. Elle permettra peut-être aux grands de ce monde d’apprendre que l’on ne peut pas toujours donner plus à la rente et à la spéculation et moins au travail ! La dimension économique peut-elle évoluer vers un système qui remet l’homme et la planète au centre des préoccupations ? Si nous sortons tous grandis de cette période de trouble, alors nous pourrons dire que cette crise aura donné du sens à nos nouveaux modes de vie économiques.

 

4. Loic NGUYEN est membre du Service Jeunes de la Communauté Mission de France. Il est chef de chantier dans les BTP.

Y aura-t-il un élan de solidarité ?

J'ai entendu parler de la crise en arrivant dans le monde du travail, sans savoir à quoi m'attendre. Cette crise cyclique dans le bâtiment est renforcée par la crise économique générale. Maintenant qu'elle est arrivée, on ne se rend pas encore bien compte de ce qu'elle signifie. Informé par les médias et conscient que le climat social est tendu, je suis un peu dans l'attente de ce que mon travail peut devenir, de ce que mes maigres économies me permettront de faire. Je ne suis pas près de devenir propriétaire... A quoi bon s'endetter sur trente ans lorsque demain est aussi incertain. Le climat impose également de ne pas décevoir ses employeurs, avec le risque de ne pas pouvoir retrouver de travail en cas d'écrémage.
Malgré ce climat un peu moins facile, la vie continue. Ce qui me fait peur, c'est surtout la réaction que les gens risquent d’avoir envers des personnes en précarité. Y aura-t-il un élan de solidarité ou une accentuation des différences sociales ? Que va faire la société de cette marge plus importante de personnes laissées pour compte ? Jusqu'à quel point la colère sociale grondera-t-elle en Europe ?

 

5. Olivier THOURET et Albine ont quatre enfants. Ils sont membres de l’équipe du Sud Essonne. Ils projettent de s’installer comme agriculteurs dans la Creuse.

La crise, pour un avenir planétaire et humain meilleur ?

C'est certainement une « lapalissade » de dire que cette crise est révélatrice d'un dysfonctionnement profond de notre monde. Depuis plus d'une dizaine d'années, bien des organisations prédisaient cette crise. Je me souviens d'une déclaration d'organisations internationales catholiques. Elles dénonçaient la « gouvernance financière » qui générait des injustices inacceptables, qui mettait le profit au cœur des décisions sans se soucier des conséquences pour les Hommes. Elles dénonçaient déjà l'existence de paradis fiscaux. C'est à cette même époque que les mouvements alter-mondialistes naissaient. C'était bien avant que le président Français déclare solennellement à la tribune des Nations Unies que la crise financière était là... Mais à l'époque, qui jugeait cela sérieux ?
Les prémices de la crise mis au grand jour en 2007 dans le rural
Pour moi, les prémices de la crise ont été mis au grand jour en 2007 dans le rural. Le prix des céréales était au plus haut. Les producteurs céréaliers n'étaient pas mécontents. Mais cela a occasionné des drames. Je connais un éleveur de chèvres qui avait loupé ses céréales, comme cela arrive lorsque la météo n'est pas favorable. Il venait de démarrer son élevage de chèvres. Le surcoût des céréales lui a coûté plus de 130.000 euros. Comment éponger ces charges non prévues ? Devrait-il arrêter? Ils ont été nombreux dans ce cas-là. Au Sud, les conséquences ont été encore plus dramatiques. Il n'était plus possible de se nourrir. Des femmes et des hommes ont marché pour dénoncer la famine qui gagnait progressivement du terrain. A qui la faute ? Certainement pas aux céréaliers, même si je ne partage pas le point de vue de la majorité d'entre eux en terme de politique agricole. La faute revient aux « investisseurs financiers » qui, voyant les stocks mondiaux de céréales fondre, se sont mis à spéculer, à « jouer en bourse » les matières premières alimentaires. A cela se rajoutait que l'on avait laissé croire que transformer les matières premières agricoles pour fournir de l'énergie était peut être plus important que de nourrir la population. Ceux qui manifestaient aux Sud dénonçaient déjà des causes de ce que, un an plus tard, on a appelé la crise. Ils pointaient le fait que l'on ne pouvait accepter que la vie des hommes soit suspendue aux spéculations quelles qu'elles soient.
Être inquiet ou se préoccuper du projet humain à vivre?
Le mal a été fait. Quelle onde de choc cela va encore provoquer ? Qui le sait aujourd'hui ? Est-ce que cela va empêcher le financement de projets dans le rural ? Les banques vont-elles assumer les risques qu'elles ont fait prendre à certains agriculteurs qui croulent sous le poids des endettements à cause d'investissements jugés indispensables pour produire encore plus ?
A un moment où j'envisage de m'installer en agriculture, je devrais être inquiet. Ce qui me préoccupe davantage c'est ce que je veux vivre comme projet humain là où nous nous installerons. Il ne s'agit pas « seulement » de produire, mais aussi de voir comment mon installation prendra en compte les questions sociales et environnementales qui se posent aujourd'hui à la société.
Nous avions envisagé de nous installer dans le Sud Essonne, en partenariat avec Solidarités Nouvelles pour le Logement. Cela s'avère très difficile de trouver à la fois lieu de vie et foncier pour mener un tel projet. Nous allons nous installer en Creuse, en lien avec une association qui a la préoccupation d'accueillir, et de permettre à des jeunes de se risquer à expérimenter un projet sur un territoire que certains estiment avec peu de potentiel. Bien des pistes seront à explorer. D'abord en écoutant ce que les personnes qui habitent ce territoire ont à nous dire. Je pense aussi à Fred et Hervé, en équipe à Châlo et à Genevilliers ; selon eux, il nous faudrait créer davantage de passerelles entre campagne et banlieue…
Qu'est-ce que tout cela a à voir avec la crise ? Seulement de faire prendre conscience au plus grand nombre qu'il est temps de construire autre chose. Une chose qui remettra l'Homme au cœur des décisions, où l'économie sera effectivement au service de l'Homme, de son « développement intégral » et de tous les Hommes, quel que soit le lieu où ils vivent.
Pour nous qui sommes à la Mission de France, quoi de nouveau sous le soleil ? Rien. Mais espérons que le plus grand nombre s'attellera à ce projet. Tout comme Jean-Claude Guillebaud (La Vie, janvier 2009), espérons que «la crise dont la dureté ne doit pas être sous estimé, se révèle à moyen terme extrêmement salutaire ».

 

6. Marie-Agnès FONTANIER fait partie de l’équipe Précarité en Ile-de-France.
Elle anime l’équipe Pédagogies d’animation au niveau national du Secours catholique.

Partir de l’expérience des plus vulnérables

La crise, je ne peux pas dire qu’elle me touche directement dans ma propre vie… ; je bénéficie d’une forme de sécurité de l’emploi. C’est le paradoxe ; travaillant dans une association de lutte contre la pauvreté, mon poste ne serait menacé que par une chute sévère des dons. Cela ne semble pas attendu à court terme, même si le montant des plus gros dons diminue et que nous sommes invités à examiner de très près nos dépenses et les événements que nous prévoyons !
Par ailleurs, j’habite une commune très marquée par la présence historique de Peugeot. On y fabrique maintenant les 206. Certains quartiers, celui de ma paroisse notamment, vivent au rythme du chômage partiel et du non renouvellement des contrats d’intérimaires et des CDD, avec le climat d’inquiétude que cela provoque…

Une langue où « crise » et « opportunité » sont les mêmes mots…

Les réseaux que je fréquente dans le cadre de mon travail diffusent de plus en plus d’analyses sur les raisons de la crise, et les réajustements de pensée qu’elle provoque. Je constate que, lorsque je transmets ces éléments à mes propres réseaux familiaux et amicaux, les réactions se font plus nombreuses, demandeuses de tout élément de compréhension et de réflexion, en position d’échange et de débat, alors que j’avais plutôt l’habitude d’une certaine apathie ! Il existerait une langue où les mots « crise » et « opportunité » sont les mêmes … Je crois opportun de changer nos manières de penser l’économie. Patrick Viveret dit souvent que l’économie de marché est devenue « société de marché », intervenant dans tous les domaines de la vie. Alors la crise peut être occasion de modifier nos comportements quotidiens et nos façons d’appréhender la vie… Mais ce n’est pas si simple !
Choisir de privilégier Artisans du Monde pour les cadeaux de Noël, de veiller à acheter des fruits et légumes produits en France, d’éviter de trop prendre la voiture… tout cela est possible dans une certaine mesure ! Car cela prend plus de temps, et présente moins de variété, dans les légumes comme dans les cadeaux, au fil des années. Mais serais-je prête à ne plus boire de café, fût-il équitable, pour que les producteurs des pays du Sud puissent cultiver des cultures vivrières, plutôt que de tenter de satisfaire les attentes des consommateurs du Nord, qui, même dans les circuits du commerce équitable, cherchent à s’adapter à la clientèle occidentale ? Au moment des soldes, je suis tentée d’aller dans les magasins de grandes chaînes et leurs produits fabriqués en Tunisie ou en Chine… Difficile d’avoir un comportement de consommateur cohérent en tous point…. Qui plus est : chaque choix a son revers !
Cependant, ces questions, ces attitudes que je tente de vivre sont aussi celles de privilégiés. La plupart des personnes qui vivent en situation de pauvreté cherchent précisément à atteindre un niveau de consommation standard, à choisir des vêtements, des meubles, des objets neufs, à la mode, beaux, à la pointe de la technologie. L’expérience du manque et du regard négatif ou inexistant du reste de la société fait espérer ce moment où l’on pourra s’acheter ce qui semble normal et qui permet la reconnaissance sociale valorisée par les medias et la majorité des comportements. La conscientisation pour une transformation sociale, que nous annonçons au Secours Catholique comme une finalité, est une entreprise de longue haleine, avec des personnes qui, pour beaucoup, aspirent au confort, à ce qui est présenté comme la norme de l’avoir ! Surtout dans un contexte de crise où la consommation est présentée comme un acte civique.

Chercher ensemble des circuits économiques vertueux

La crise provoque déjà une augmentation de la fréquentation des accueils des associations de lutte contre la pauvreté. Les licenciements, les fins de contrats, les freins à l’embauche, l’augmentation des prix, notamment des produits alimentaires, fragilisent les petits revenus. Comment répondre à cette demande ? Le risque est grand que, porté par l’émotion ou la compassion immédiate, on cherche des solutions simples, de l’ordre de l’accès facilité aux distributions. Le gouvernement français a annoncé son intention de proposer à l’Union Européenne une réforme de son plan de récupération des surplus alimentaires, et de développer le plan français. Les attitudes spontanées d’une majorité du grand public consistent à financer ou à faire du bénévolat pour distribuer des aides en nature ou financières qui soulagent temporairement mais ne change rien au fond dans la vie des personnes. Comment saisir l’opportunité de la crise pour réfléchir ensemble à des circuits économiques vertueux, qui, en mettant en relation consommateurs à faibles moyens et producteurs en difficulté, seraient précurseurs d’une réorientation de l’économie vers du plus humain et du plus local, et faisant correspondre les flux financiers à l’échange de biens et services réels ?

Construire avec tous des nouveaux modes de faire société ensemble

Face à une crise qui nous déconcerte tous, comment trouver, ensemble, les moyens d’inventer, de proposer des pistes à partir de l’expérience radicale qu’en font les plus vulnérables ? Ce sont eux qui sont le moteur du changement. C’est ce que dit Ratiba, partie au Forum Social Mondial à Bélem, qui a réalisé un film sur les conditions de logement en hôtel meublé avec ses enfants et des personnes vivant la même situation, pour sensibiliser ceux qui ne les imaginent pas ? Il y a là, si l’on prend conscience que la crise n’est pas passagère et que rien ne redeviendra comme avant, une occasion de changer notre regard, de considérer que les personnes qui vivent des situations extrêmes ont une contribution particulière à apporter à la refondation de notre système. Parce que leur expérience leur fait atteindre les questions essentielles de notre société qui finissent par se poser à tous mais dont les plus protégés évitent longtemps... A nous de construire avec tous des nouveaux modes de faire société ensemble, sans isoler une catégorie de personnes pauvres à qui il faudrait apporter une aide. La mode actuelle de la participation incite des collectivités locales à vouloir associer des pauvres à leurs réflexions. On peut s’en réjouir, c’est révélateur d’une prise de conscience. Avec le risque d’instrumentalisation de groupes de personnes en situation de pauvreté, …ou d’une bonne conscience sans grands fondements éthiques.

 

7. Cédric et Sarah BLONDEAU font partie de l’équipe du Sud Essonne. Ils sont nouvellement parents de Eve… Cédric dirige une entreprise de bâtiment, « Entreprise Maison Art Santé », basée dans le sud de l’Essonne depuis 1985.

C’est ensemble que la vie est moins dure.

L’entreprise dont j’ai la charge est principalement dédiée à la rénovation d’habitations ou des agrandissements de maison. Nous privilégions les méthodes traditionnelles pour réaliser les chantiers, murs en pierres, enduits à la chaux, plâtres à la main… Elle s’est toujours axée sur l’accueil de personnes en marge du monde du travail, jeunes sans formation, sans domicile, anciens détenus, malades… Cet accueil est rendu possible par le choix prioritaire de mettre l’entreprise au service des hommes. Il est en partie tenable grâce à la solidarité salariale impulsée par les responsables mais partagée par tous : accepter de gagner un peu moins pour pouvoir accueillir des personnes qui, dans un premier temps, ne sont pas capables de produire le travail correspondant à leur salaire.
C’est aussi avoir choisi d’accepter que la relation puisse déborder le cadre du travail pour aider la personne à se réinsérer. Apprendre à se servir d’une carte bleue après plusieurs années où la paye était donnée chaque semaine puis chaque mois en espèces, accompagner chez un médecin pour vaincre la peur de l’inconnu, repasser chez la personne pour l’écouter et qu’il sache que son absence à l’entreprise ne nous laisse pas indifférents…
La crise actuelle, comment la vit-on ?
Le travail manuel partagé est propice à l’échange. Et là, on se rend compte que ces temps difficiles sont vécus différemment. Pour l’un, ce sont les cadeaux de Noël des enfants qui ne seront pas aussi gros que les années précédentes, pour l’autre le projet de monter sa propre entreprise qui se voit retardé, ou un compte en banque noyé, ou bien une inquiétude quant à la recherche de travail de son enfant. On voit bien que, pour tous, la marge de manœuvre est plus restreinte. L’inquiétude empêche d’être serein, elle fait peur. Ou est-ce cette peur largement diffusée par les médias qui empêche d’être serein ?
Mais cela décuple aussi nos forces pour que l’on puisse accueillir plus de personnes encore. Cette solidarité « boule de neige » de l’accueilli-accueillant grandit d’avantage car, on l’a compris, c’est ensemble que la vie est moins dure.

 

8. Monique MARTINET est membre d’une équipe Mission de France de la région Centre. Elle est conseillère municipale de Briare, adjointe aux affaires sociales. Elle continue à aider son fils pour l’entreprise familiale.

Donner et redonner confiance

Bien avant l’automne qui a vu les krachs financiers aux Etats-Unis, en Europe et en Asie, la crise était déjà là. Certes moins spectaculaire, mais déjà en route. Les petites et moyennes entreprises l’avaient déjà compris. Depuis le début de 2008, les carnets de commandes avaient diminué, un ralentissement significatif avait été observé par les dirigeants de ces entreprises. Des dépôts de bilan apparaissaient par-ci, par-là, sans beaucoup de réaction dans la presse. Ils semblaient des cas isolés, sans conséquence pour notre économie. Aussi à l’automne, l’annonce de grandes difficultés pour les entreprises n’a pas surpris les directeurs. La nouveauté était les krachs des grandes banques à travers le monde qui a entraîné et va encore entraîner, suppressions d’emplois, chômage dans nos régions de France et dans tous les pays. Cette crise est devenue mondiale.
Alors que faire quand on est en responsabilité politique ?

C’est au quotidien qu’il me faudra tisser des liens et redonner confiance

En ce début d’année 2009, dans les communes, c’est la période des votes des orientations budgétaires. Les budgets prévisionnels seront votés au mois de mars, aussi c’est maintenant que nous travaillons sur les priorités à donner.
Adjointe pour les affaires sociales, pour l’animation jeunesse et pour le CCAS, je sais que les choses ne vont pas être faciles. Il me faut garder un regard positif sur les personnes mais en même temps prévoir l’avenir. Cela va m’obliger à être encore plus à l’écoute de tous ceux et celles qui viendront me demander de l’aide.
Des entreprises de notre commune ont déjà des grandes difficultés. Certaines ont déjà instauré du chômage partiel. Une autre a déposé le bilan, ; elle vient d’être rachetée, mais avec la moitié des effectifs. Dans une ville comme Briare, le niveau de vie des habitants n’est pas très élevé, le taux de chômage était déjà important, notamment chez les jeunes sans qualification.
Les budgets d’une ville ne sont pas extensibles, le mot d’ordre du maire est «  ne pas augmenter les budgets, rester sur les bases des exercices précédents ». Mais en même temps nous avons déjà voté une avance pour le budget du CCAS pour affronter dès maintenant les difficultés à venir. Comment rester vraie, comment ne pas donner l’impression de me réfugier derrière des chiffres, des lois lorsque nous ne pourrons pas répondre aux besoins des personnes… C’est au quotidien qu’il me faudra trouver les mots, les gestes pour accompagner les personnes en détresse. C’est au quotidien, en toute humilité, qu’il me faudra tisser des liens, donner et redonner confiance et espoir.
Je suis habitée par le passage de l’Evangile de Matthieu, au chapitre 25. Il m’accompagnera encore durant les mois à venir : «  J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu… »

 

9. Louis PEIGNON est prêtre de la Mission de France. Il a été en charge de communautés chrétiennes et, comme salarié, il a assumé de nombreuses responsabilités de représentation, en syndicat, au comité d’entreprise, comme conseiller prud’homal. Il vit actuellement à Montluçon.

D’autres choix sont possibles que la dictature de l’argent !

L’homme doit être au cœur des décisions économiques. Nous devons nous orienter vers de nouveaux modes de vie économiques ; la crise mondiale l’exige. Mais je souhaite aller plus loin et condamner le capitalisme. La présidente du Medef prétend que « Seuls les actionnaires peuvent décider du partage des profits. C’est le principe essentiel du droit de propriété. Il n’est pas question d’en discuter », dit-elle. Je pense qu’il n’y a pas d’aménagement possible du capitalisme si l’on veut véritablement le développement intégral de tout l’homme et de tous les hommes. La sortie de la crise n’apportera rien de nouveau aux salariés si le travail fourni continue à enrichir les actionnaires et à entretenir la force de travail de ceux qui produisent les richesses. Faudra-t-il, comme dans l’évangile, que Lazare se contente des miettes du repas du mauvais riche ? Il nous faut sortir de l’impasse du capitalisme.
Certes le libéralisme capitaliste produit l’abondance mais il refuse de la distribuer ou en est incapable. Est-il utopique de concevoir une économie qui ne soit pas contrôlée et guidée par le profit ? Dans les années 30, Jacques Duboin l’avait conçu avec son système d’économie distributive ! Tout homme doit produire des biens ou richesses en fonction de ses possibilités. Ces biens sont redistribués à tous selon les besoins pour vivre dignement, autant que possible. Cette redistribution éviterait les émeutes de la faim et surtout la mortalité de tant d’enfants et d’êtres humains des pays pauvres, pendant que dans les pays riches qui regorgent de biens, on gaspille ce qui serait nécessaire à la vie de tant d’autres. Évidemment, cela impose une conversion des mentalités : ce n’est pas rien ! Mon père, disciple de Marc Sangnier, se passionnait pour ces débats économiques. Il avait écrit en 1988 un petit opuscule « Pour une union fraternelle libérée du carcan monétaire – Les chemins de la distribution ».
Il serait dramatique que la crise économique actuelle ne serve qu’à renflouer une fois de plus le capitalisme. N’est-il pas possible d’innover ? Ou bien faut-il garder bonne conscience en nous retranchant derrière la parole de l’évangile « Il y aura toujours des pauvres parmi vous », et des œuvres charitables pour y faire face ? Oui, il y a d’autres choix possibles que la dictature de l’argent !

 

10. Olivier CHAZY présente le contexte de la crise économique et ses effets sociaux. Olivier est membre de l'équipe Précarité de la Communauté Mission de France en Ile-de-France. Il est engagé avec les migrants de France et au Congo RDC.

La crise et ses effets sociaux

Au lendemain de la chute du mur de Berlin, à la fin des années1980, les économistes libéraux ont cru que désormais, seuls, sans adversaires, le monde leur appartenait et que le temps était venu de la fin de l’Histoire.
L’école de Chicago, avec ses cinq Prix Nobel et son fondateur Milton Friedman, a acquis une influence sans précédent sur de nombreux états dans le monde, le Chili du dictateur Augustin Pinochet, les Etats-Unis de Ronald Reagan, l’Angleterre de Margaret Thatcher, l’Union Européenne avec le traité de Maastricht, créant une zone de libre-échange sans l’appui d’une politique économique concertée, le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale et l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), pour le malheur des peuples du Sud.
Le modèle économique désormais hégémonique dit « anglo-saxon » va être dogmatisé autour du « Consensus de Washington» formulé par l’économiste en chef de la Banque Mondiale John Williamson en 1989, promouvant un capitalisme débridé libéré de toute régulation étatique, où le marché des actifs boursiers est appelé à jouer le rôle central. Dans la théorie économique, il a incarné l’opposition au néo-keynésianisme, lui-même d’inspiration libérale mais recherchant la croissance et le plein emploi par l’intervention étatique.
Quelques voix se sont cependant élevées contre ce bel ensemble au cœur même du système, tel que le Prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz, qui a démissionné de la Banque Mondiale en 2000. Son livre « La grande désillusion », paru en France en 2003, a montré les effets ravageurs du nouveau dogme qui a provoqué les crises argentine et asiatique, à fait baisser le PIB russe de 40 % en 6 ans et le PIB africain de 2 % (1), conduisant parfois à des émeutes de la faim comme en Malaisie en 40 états en janvier 2008, conditionnant la renégociation de la dette des pays du Sud en contrepartie de mesures criminelles d’« ajustement structurel » destinées à rembourser les dettes, qui vont imposer les cultures d’exportation sur des terres qui vont manquer à la survie des paysans, l’ouverture des frontières marchandes qui vont menacer l’économie locale, la fin de l’encadrement des prix alimentaires, qui vont affamer les peuples, la diminution des services d’enseignement et de soin, la privatisation des services de l’eau.
La politique du FMI est passée relativement inaperçue en France alors qu’elle a jeté la consternation et l’effroi sur toute la planète (1). Le directeur général du FMI, Michel Camdessus, libéral convaincu, a pu être nommé à la présidence des Semaines Sociales de France à la suite de ses trois mandats catastrophiques. C’est pourtant à sa politique que l’on doit les crises de Mexico (94), de Thaïlande (97), d’Asie du Sud-Est (97-98), de Russie (98), et enfin d’Argentine (2000-2001), cette dernière lui ayant probablement coûté la fin prématurée de son troisième mandat.
Maîtrise de l’inflation et stabilité des changes ont été les deux clés de cette politique qui va manifester une indifférence profonde à la souffrance des peuples mais va offrir un champ formidable d’exploration aux capitaux spéculatifs à court terme, en recherche d’opportunités nouvelles de gains. Pour les pays du Sud et l’Afrique particulièrement, la crise n’a donc pas débuté en 2007 mais dans les années 90 quand les organismes internationaux, inspirés par cette doctrine ultra libérale - ou encore dénommée «  libertarienne » - les ont poussés à s’endetter pour absorber les pétrodollars à l’aide de taux d’intérêt variables, endettement qui a fini par exploser. On a déjà vu ça quelque part…
Au Congo (République Démocratique du Congo) où le PIB annuel par habitant de l’économie formelle est de 93 dollars (2), 20 % du budget actuel de l’Etat continue à rembourser la dette (3) de 13 milliards de dollars contractée par Mobutu et partie tout droit sur ses comptes privés (4).
La même logique d’incitation à l’endettement des pauvres du Sud qui a été menée avec le succès que l’on vient d’évoquer va être menée auprès des pauvres américains notamment pour leur logement. Le libéralisme économique fait exploser les inégalités, ce qui est logique puisqu’il s’agit d’appliquer à la vie économique la loi du plus fort dans les échanges. Cette loi du plus fort si bien observable dans les pays peu dotés d’institutions traverse l’histoire humaine, et particulièrement les rapports sociaux de chacun des pays, tout comme les rapports entre les pays du Nord et du Sud. C’est ainsi que le salaire moyen des Américains a baissé depuis 1980, celui des pauvres d’avantage encore (6), tandis que les 5 % d’Américains les plus riches s’octroyaient 40 % des revenus. Ce déséquilibre, loin de stimuler l’économie comme les libéraux le prétendent, a tendu à étouffer la demande des biens et services et l’Etat américain a donc été contraint, faute de mettre en place une politique des revenus, de pousser les ménages à consommer en faisant appel à l’endettement.

La politique ultra-libérale tend à supprimer les régulateurs institutionnels. La frontière entre le légal et l’illégal s’estompe, les règles prudentielles sont perdues de vue, tout devient possible.

C’est ainsi que l’endettement des ménages américains a atteint pratiquement le niveau du PIB soit 10 000 milliards de dollars (6), le déficit de la balance des paiements traduisant l’endettement international a atteint 7 000 milliards de dollars (6), sans compter - mais nous y viendrons - l’endettement des financiers et des entreprises qui va porter la dette globale a 350 % du PNB US (6)
Un deuxième mécanisme a été mis en place, l’indexation à taux variable de l’endettement sur la valeur des actifs des biens immobiliers. Ce sont les crédits dits hypothécaires. Si vous prenez du retard dans vos remboursements, votre taux peut grimper et atteindre 34 %. A ce seuil, de graves problèmes commencent à se poser. Ce retard devient très fréquent dans les catégories les plus pauvres des ménages connaissant des incidents bancaires fréquents. C’est ce mécanisme sans scrupule impulsé par le Trésor américain qui a conduit deux millions d’Américains à la rue. Encore aujourd’hui, 10 000 personnes perdent journellement leur maison (6). C’est le même mécanisme qui a affamé les peuples du Sud.

Mais la perversité du système ne s’arrête pas là. Elle ne fait même que commencer.

Il faut garantir les emprunts. Les financiers américains ont inventé un système extraordinaire de revente du risque sur le marché international sous forme d’obligations « titrisées » appelées du joli nom de « véhicule », mais celui-là sans code de la route ni permis de conduire. Le risque élevé lié au crédit accordé à des ménages pauvres va être recyclé comme une patate chaude et revendu dans le monde entier. Ce sont les fameuses « subprimes ». A partir d’octobre 2007, plus personne n’a confiance dans ce système fou ; prêteurs et emprunteurs vont être ruinés dans un bel ensemble systémique.
C’est l’absence de régulation qui est la toute première cause de la crise planétaire que nous connaissons. Sans règles du jeu, les rôles sont confondus, tout devient opaque et les coups tordus deviennent possibles. Dans la débâcle actuelle qui ramène la valeur des actifs dix ans en arrière, plus personne n’ose afficher son soutien à ces principes ultra libéraux et le champ devient libre pour envisager les réformes.

Les mécanismes qui ont conduit à pareille folie ont des conséquences incalculables.

Comme le disait John K. Galbraith dès 1947 (7) l’état américain a été caractérisé par la mainmise du secteur privé sur le Trésor public, sur la politique de l’environnement, sur l’action et la politique militaire et étrangère, dans une intimité incestueuse entre les chefs d’entreprise et les présidents, vice-présidents, et secrétaire à la Défense. Ils ont fait passer leurs intérêts privés pour l’intérêt général dans un formidable mensonge aux conséquences majeures.
En matière d’opacité, on va atteindre des sommets. Les produits dérivés disparaissent des comptabilités ; ils valent 40 000 milliards de dollars. Les autorités monétaires et étatiques vont tolérer, voire encourager, le développement d’une soixantaine de paradis fiscaux et judiciaires, les « places offshore », qui vont recycler la moitié du commerce mondial, 11 000 milliards de dollars, abritant 4000 banques, 2,4 millions de sociétés écran (9).
Le secret bancaire qui est au cœur de ces paradis va trouver le soutien des Etats, des banques, des multinationales. Enron, à la faillite frauduleuse célèbre, avait installé 6000 filiales dans ces paradis. BNP Paribas y dispose de 100 succursales (9). Les Iles Caïmans forment la cinquième place financière du monde. Jersey voit passer chaque année l’équivalent de la moitié du PNB anglais. Autre paradis de l’impunité judiciaire, sur 2000 commissions rogatoires présentées par la justice chaque année devant le Luxembourg, 80 % sont classées sans suite (8).
Un exemple célèbre récent nous fait toucher du doigt la complexité du système. Le navire Probo Kaola, venu jeter ses déchets hautement toxiques sur une décharge de Cote d’Ivoire, naviguait sous pavillon panaméen, était affrété par une société écran « Puma Energy » domiciliée dans les Bahamas, son armateur, la société Trafigura, était géré par deux hommes d’affaires Français dont les bureaux étaient à Londres, la filiale et l’adresse fiscale à Amsterdam, le siège à Lucerne en Suisse, la holding qui détenait les actions à Malte…
De nouvelles normes comptables vont permettre de faire disparaître de la comptabilité des entreprises et services tous les produits dérivés (réassurances) ; leur valeur atteint le double du PNB mondial. La cotation des sociétés va être livrée à trois opérateurs mondiaux rémunérés par les sociétés notées. Nous sommes entrés dans un monde où les arbitres sont payés par les joueurs, où la circulation automobile est livrée à la  « responsabilité sociale » des conducteurs, sans code de la route. Interdite par Roosevelt, la fusion des activités de dépôts et de commerce est passée par la City de Londres. Au milieu de cette dérégulation, des initiés vont se comporter en grands voyous. Nous avons vu le ciblage des prêts hypothécaires sur les pauvres qui a conduit deux millions d’Américains à la ruine (6), le taux explosif des crédits en cas de retard de remboursement (35 % aux USA, 28 % en France avec les assurances annexes).
Apparaît également un système incroyable qui voit les financiers, libérés de tout contrôle, jouer contre l’activité économique, par exemple en rachetant et revendant les entreprises après les avoir réorientées sur les profits à court terme, et après avoir remboursé l’emprunt avec les profits de l’entreprise (Fonds de private Equity). On voit se développer un système où les initiés spéculent contre l’activité économique. Alan Greenspan qui a présidé pendant des années aux destinées de la Banque Centrale américaine, la FED et qui est l’initiateur des crédits immobiliers en faveur des plus pauvres, vient de se faire embaucher par le Fonds spéculatif de John Paulson qui a gagné 3,5 milliards de dollars en spéculant précisément sur la baisse de cet immobilier (6). Toutes activités qui gardent un verni légal. Sans parler des escroqueries qui ont commencé à prospérer au cœur du système.

La loi du plus fort

L’OMC est l’un des lieux de négociation le moins régulé de la planète où la loi du plus fort est la plus brutale (7) et qui a parfaitement adopté le dogme du libre-échange. J’ai entendu un universitaire Tanzanien expliquer comment il avait été expulsé d’une commission de l’OMC alors qu’il était mandaté par trois Etats africains.
C’est encore l’OMC, relayée par le Conseil européen, c'est-à-dire l’instance politique la plus élevée de l’union européenne, qui impose le libre-échange commercial, sans droit de douane entre l’Europe et les 79 pays Afrique Caraïbe Pacifique (ACP), suite à la révision des accords de Lomé.
Après la politique d’ajustement structurel, c’est le deuxième crime majeur contre les pauvres du sud.
L’ouverture des frontières économiques des pays fragiles détruit leur système de production. La politique d’ajustement structurel de la Banque mondiale a contraint le Burkina-Faso à baisser ses droits de douane de 50 % pour l’importation de riz. Résultat, la filière a été déstructurée, le Burkina-Faso est devenu importateur à 80 % (12). C’est ainsi que l’on affame les peuples…
Lorsque les valeurs liées au crédit immobilier se sont effondrées, les spéculateurs se sont rabattus sur les matières premières puis sur le foncier des pays de l’Est, provoquant des bulles spéculatives qui jettent dans le malheur des peuples entiers.
La crise caractérisée par la disparition des liquidités se transmet à toute la planète et menace l’économie réelle. La France s’est également laissé contaminer par les prédateurs et abrite 1600 entreprises Leverage Buy Out (LBO). L’Europe s’est largement laissé envahir par les idées libérales, elle a par exemple voté la libre circulation des capitaux à Lisbonne…

Les conséquences de la crise sur les ménages en France des 2008

L’enquête TENES SOFRES de décembre 2008 (20) a montré que les Français étaient fondamentalement pessimistes, avant la crise. Le CREDOC (13) a montré que leur comportement a changé dès le début de la crise. En septembre 2008, 37 % des français subissent un impact « important et très important » de la crise ; cet impact est de 44 % pour les ménages pauvres. Très mauvais moral d’ensemble donc, mais pour quelques-uns, la crise commence à produire ses effets. Au cours des deux dernières semaines précédant l’enquête du CREDOC, 15 % des ménages pauvres ont passés au moins une journée sans prendre un vrai repas pour des raisons financières ; au cours des trois derniers mois, 6 % des ménages pauvres ont renoncé à des soins pour enfants également pour des raisons financières. Les classes moyennes ne sont pas épargnées (14). Une personne sur deux vit avec moins de 1500 euros par mois. Une fois retirées les dépenses incompressibles, logement, charges, alimentation, éducation, transport, il reste moins de 300 euros a une personne gagnant le revenu médian de 1500 euros pour ses loisirs, ses vacances, l’habillement, le petit équipement.
Les catégories de ménages les plus exposées sont ceux qui disposent de moins de 1500 euros par mois, ceux qui ont des enfants, ceux qui sont au chômage, ceux qui sont âgés de moins de 30 ans, ceux qui sont locataires. Près de la moitié des moins de trente ans en dessous du seuil de pauvreté ont connu un fort impact dans les trois derniers mois ; 94 % des familles monoparentales en situation de pauvreté ont modifié leur comportement.
Sur le plan des solidarités de proximité, concrétisées par l’aide apportée à des proches : 41 % des ménages ont apporté une aide à leur proche, 11 % ont augmenté leur aide, 4 % l’ont diminué.
Sur le plan des solidarités plus larges concrétisées par les dons aux associations, 66 % des français ont fait un don à une association, 5 % ont augmenté cet engagement, 11 % l’ont diminué.
Quant au chômage, il commence à produire activement ses effets, la mondialisation a déjà fait perdre 500 000 emplois à la France depuis 2001 (15). La suite fait l’objet de la chronique quotidienne des médias mobilisés sur le sujet…

L’économie mondiale peut-elle être redressée ?

Pour être efficaces les réformes doivent s’attaquer centralement à l’absence de régulation institutionnelle internationale, à la dégradation générale des règles prudentielles, à l’opacité profonde des flux financiers. C'est-à-dire concrètement, réviser des normes comptables, combattre les paradis fiscaux, encadrer les fonds spéculatifs, interdire les dangereux contrats d’assurance entre financiers les « Credit Default Swap » (CDS) et les « Leverage Buy Out » (LBO) qui rachètent les entreprises en les cassant, réviser les traités internationaux dont les traités européens.

Pour être équitables les réformes doivent donner toute leur place aux pays pauvres au sein des organisations internationales, assurer leur sécurité alimentaire, restaurer leurs barrières douanières vis-à-vis des pays riches, développer les juridictions pénales internationales et étendre leurs compétences au champ économique, réguler le marché des matières premières, des produits agricoles, des bio énergies. Dans les pays développés, elles doivent instaurer des politiques des revenus, harmoniser le droit social, relancer l’économie par la hausse des salaires

Pour être durables, les réformes doivent cesser de donner le pouvoir au court termisme des financiers. Elles doivent réguler les échanges internationaux, inciter fortement à leur équilibrage entre surendettement des Etats Unis et réserve de changes des pays asiatiques, de l’OPEP et de la Russie.

L’apparent succès du G20 est un échec pour les pays pauvres du sud,
172 nations étaient absentes, qui détiennent 20% du PNB mondial.

Si les premières informations ont montré l’ambition et la coopération des 20 sur leurs objectifs propres, ceux des pays développés et émergeants, le sort des pays pauvres non invités n’a pas été évoqué, pour eux la crise a commencé de produire ses effets et les maintiendra durablement.
Qui viendra sanctionner les fonds « vautour » qui rachètent les dettes des pays insolvables pour les traîner en justice, et qui ont ainsi gagné 2 milliards de dollars au dépend de 40 pays pauvres ?
Qui arrêtera le commissaire européen, M. Mandelson, chargé de négocier les accords de Partenariat Economique (APE) avec 79 Etats pauvres qui ont vocation à détruire les économies locales en supprimant à 80% les barrières douanières, donnant le champ libre aux exportateurs de tout calibre sur des espaces de famine ou il n’y a ni épargne, ni investissement, ni demande solvable ?
Qui protégera le cours des produits alimentaires et contrôlera la spéculation sur ce cours pour éviter de reproduire les émeutes de la faim de janvier 2008 dans 40 pays, dont vingt en Afrique et 100 villes ?
Qui arrêtera Monsanto, responsable du suicide de 20 000 paysans indiens, auxquels il a vendu le pesticide « agent orange » au rendement médiocre et au taux usuraire ?
Qui inversera les flux financiers qui vont massivement du Sud pauvre vers le Nord riche ?
Qui annulera la dette des pays du Sud multipliée par quatre du fait des taux d’intérêt variables ?
Qui arrêtera la descente aux enfers des peuples subsahariens qui seront 2 milliards en l’an 2050 ?

Les obstacles à surmonter sont énormes

Le dogme ultra libéral qui passe pour l’inspirateur de la dérégulation, donc de la crise, baisse provisoirement la tête et libère un espace sans précédent pour la réforme. Mais les hommes qui ont servi ce dogme sont toujours en place. La préparation du G 20 a été confiée à un « groupe des sages » parmi lesquels quelques dirigeants des plus grosses banques recapitalisées par le trésor américain : Goldman Sachs, Citigroup, Lehman Brothers qui a coulé, et un membre de l’autorité de régulation du marché anglais dont on ne peut douter de sa détermination à sauver le « libre échange »…
La lutte contre le système des bonus, stock options et parachutes dorés dont la mission objective est de rapprocher les intérêts des chefs d’entreprises et des fonds spéculatifs, témoigne de la sensibilité de l’opinion publique.
Les nationalisations offraient des opportunités de régulation ; on ne s’en est pas saisi… : protéger les outils plutôt que changer la règle.
Dans l’ombre, les fonds spéculatifs attendent de nouvelles opportunités. Les pays solvables vont manquer de matières premières, d’eau, de terres agricoles, d’énergie, de produits agricoles. Autant d’opportunités pour profiter de la hausse des prix et la stimuler encore, avec des conséquences effroyables pour les populations pauvres, à l’exemple du brut pétrolier passé de 140 à 40 dollars en quelques mois.
Démonstration sur le front des pays africains avec le comportement du coréen Daewoo qui envisageait de louer 1,3 million d’hectares, soit 50 % de la surface cultivée de Madagascar pour y faire des cultures d’exportation, ce qui a déclenché la crise politique actuelle. Même comportement de l’indien Varum industrie qui visait 0,5 million d’hectares. Au Soudan, 1 million d’hectares a été acheté.
La logique économique capitaliste est irrépressible, sans morale et sans limites. L’économiste Joseph Schumpeter parlait déjà en 1947 de « destruction des institutions humaines par l’esprit corrosif du capitalisme ».
L’économie est semblable à un véhicule qui dispose de freins, d’un moteur, d’une carrosserie. L’économie planifiée, c’est le véhicule sans moteur. L’économie libérale, c’est le véhicule sans freins et sans carrosserie. Ce véhicule est dangereux. Le véhicule viable se compose d’une régulation institutionnelle du marché, de la protection des salariés et des consommateurs.
Ceux qui nous dirigent sollicitent l’intervention de l’Etat sous la contrainte de la crise et par exception, non par sursaut éthique ni volonté humaniste ou démocratique. « Il faut prévoir de refermer le parapluie une fois la tempête apaisée » commente Jean-Marie Messier, l'ex Pdg de Vivendi licencié pour avoir mené son groupe au bord de la faillite.

Le seul vrai contrepoids est la société civile

Seule la résistance des sociétés civiles et de ses organisations peut apporter un contrepoids et « aider » les pouvoirs politiques en place à prendre les mesures nécessaires, susciter une volonté institutionnelle, organiser la transparence et le contrôle juridictionnel, éviter la banalisation du mal et la « normopathie » des agents des institutions (16), instaurer un droit des pauvres, imposer la taxation globale des mouvements financiers, assurer la réduction des inégalités.
La colère s’est emparée des Américains contraignant le Sénat à fiscaliser les bonus. L’opinion publique française, dès avant la crise, avait une vision très pessimiste de son avenir, avec une défiance massive envers ses élites et un rejet du libre échange (20). La crise a renforcé ces sentiments qui commencent à s’exprimer avec colère, l’opinion publique c’est radicalisée, 29% des Français pensent qu’il faut sortir du capitalisme, 61% pense qu’il faut le transformer (20) et seulement 5% pensent qu’il faut le préserver comme il est.
L’alliance de la colère populaire et des cercles associatifs et syndicaux engagés peut constituer un véritable contre-pouvoir d’influence.

L’alliance avec les sociétés civiles du Sud peut peser dans la refondation d’un ordre international plus juste.

Sur le plan international, associations et syndicats ont amorcé un processus de convergence. Les confédérations syndicales Confédération Mondiale du Travail (CMT) et Confédération Internationale des syndicats Libres (CISL) se sont unifiées au sein de la Confédération Syndicale Internationale (CSI) présente dans 156 pays. De leur coté, les associations coopèrent largement entre elles, notamment à l’occasion des Forum Sociaux Mondiaux (17), ou pour la France, à l’occasion des rencontres de la plateforme du CRID (18).
Les alliances franchissent les zones linguistiques. C’est ainsi que Caritas France et Global Witness (19) ont pu coopérer pour libérer de prison des militants pour la transparence des revenus pétroliers qui avaient été enfermés par le chef d’état du Congo Brazza et du Gabon.
Les sociétés civiles des pays pauvres parviennent parfois à peser dans la décision. Au Niger en proie à des famines périodiques, une plateforme de la société civile à Niamey a pu obtenir une renégociation des contrats miniers d’uranium avec Areva qui achetait la tonne de minerai à 11 000 F CFA, soit 10 % du cours mondial.
Trois mille paysans Tanzaniens se sont rendu à pied à Johannesburg pour exprimer leur attente devant les décideurs d’une conférence mondiale.
La convergence des sociétés civiles des pays du Nord et du Sud, notamment au travers des Forums sociaux mondiaux, avec certains Etats, avec les institutions solidaires, avec les intellectuels et les experts dissidents, avec les médias, peut faire levier pour imposer un monde plus équitable …que personne n’accordera spontanément.
Défi qui doit aussi prendre en compte des aspirations et valeurs par définition hétérogènes, et d’innombrables obstacles. Il est facile de manipuler l’opinion publique sans vraiment toucher aux libertés publiques. Ainsi, la France a pu accompagner le génocide du Rwanda sans coût politique majeur, alors que nous avons joué le rôle de financeur, de formateur, de conseiller, de protecteur et même de nounou des enfants des génocidaires… Mais qui s’en inquiète ?
François Xavier Vershaeve, expert de la France-Afrique, interrogé sur la diffusion de ses idées, expliquait que, au cours de sa vie publique, il n’avait jamais pu obtenir de publier d’article dans le journal « Le Monde », et seulement un seul dans « Libération ».
Unifier le cœur et la raison, instaurer un nouveau droit des peuples et des pauvres doté d’institutions judiciaires internationales rendant ces droits opposables, tempérer la loi du plus fort et mettre fin à l’impunité économique des prédateurs, poser des règles qui échappent à l’emprise des acteurs du marché, contrôler radicalement les paradis fiscaux, les spéculations sur les matières premières et les produits agricoles, voila ce qui pourrait fonder une gouvernance universelle. Il est un impératif absolu d’ouvrir une page nouvelle de l’histoire humaine qui ferait acte de civilisation.

Olivier CHAZY, membre de l’équipe Précarité de la Communauté Mission de France. Avril 2009.

Références
(1 Stiglitz « La grande désillusion » (Fayard et Poche).
(2)OCDE rapport au G8
(3)Banque centrale du Congo
(4)Banque mondiale
(5)Sylvie Brunel « Nourrir le Monde » (Larousse).
(6)Jacques Attali «  La crise et après » (Fayard)
(7)Stieglitz « Pour un commerce mondial plus juste » Fayard
(8)John K. Galbraith « Les mensonges de l’économie » (Grasset).
(9)Transparency international
(10)Eva Joly « Est-ce dans ce monde-là que nous voulons vivre ? » (Folio).
(11)Le cercle des économistes dirigé par Jean Hervé Lorenzi « La guerre des capitalismes aura lieu ».
(12)Oxfam
(13)Enquête CREDOC Les conséquences de la crise des ménages au dernier trimestre 2008.
(14)Enquête CREDOC Les classes moyennes sous pression.
(15)Patrick Artus, Marie Paule Virard «  Globalisation, le pire est à venir » (Editions La Découverte).
(16)Concept inventé par Hannah Arendt qui signifie l’adaptation de la conscience des agents d’une institution aux normes de cette institution. 
(17)Chico Whitaker « Changer le monde » (Editions de l’Atelier).
(18)CRID : Centre de Recherche et d’Information pour le Développement. Collectif français de 56 organisations de solidarité internationale.
(19)Global Weatness, ONG spécialisée dans l’action contre le pillage des ressources naturelles et la corruption.
(20)Brice Teinturier décembre 2008 dans « l’état de l’opinion » seuil 2009

Autre ouvrage de référence : « 20 propositions pour réformer le capitalisme » Gaël Giraud et Cécile Renouard (Flammarion).