Session nationale
de Pastorale rurale des 14-15 avril 2008
Gilles GRACINEAU, Vicaire épiscopal
de la Creuse.
Témoignage dune équipe de relecture de vie
pastorale avec le Père Christoph Theobald.
Introduction
Lintervention que je vais faire concerne
le territoire de la Creuse avec une légère extension
sur le Plateau de Millevaches. Cest sur ce territoire que
sest formée une petite équipe de réflexion
autour de Christoph Théobald. Au début nous nétions
que 4 puis au fur et à mesure que nous précisions
nos objectifs nous sous sommes élargis à lensemble
des curés de Creuse. Nous sommes aujourdhui 10 personnes
: Marie Angèle, religieuse chargée du suivi des
Equipes Pastorales et membre du Conseil épiscopal, les
6 curés, Maxime chargé du suivi des prêtres,
Jean-Michel curé sur le Plateau, Maurice un prêtre
de Creuse.
Notre réflexion senracine dans une histoire, celle
du Père Edouard Pousset venu en Creuse dans les années
80. Il nous faisait part de sa foi en la puissance de lEvangile
« lEvangile revient vers nous ». Personnellement
jai vécu plusieurs années avec lui lisant
et relisant lEvangile pris comme un enseignement, lEvangile
qui donne une « forme » à la vie de disciple.
Ici et là avec Monique Rozaz, ils ont parcouru la Creuse
pour faire naitre des groupes dEvangile, constitués
de prêtres et de laïcs.. tous disciples.
Leur témoignage, relayé par Marie-Angèle,
dérangeait notamment au niveau de lassociation des
Plateau Limousins axés sur le développement socio-économique
du pays et la naissance dune assemblée chrétienne
significative. Leur initiative dérangeait en ces sens quelle
mettait en avant la nécessité de créer, sur
des espaces divers, de petits réseaux dévangile
souples.. diffus. Des mises à lécart et des
méfiances diverses firent souffrir le P Pousset. Et pourtant
de nombreux groupes virent le jour créant un esprit nouveau.
Comme le dira plus tard Jean-Paul II il sagissait de «
retrouver lélan des origines » dans une foi
à la Parole vivante de Dieu capable de faire naître
un nouvel humus..Toute la quête était de retrouver
l élémentaire humain que nous raconte lEvangile
pour prendre des initiatives à la fois dans la vie sociale
et économique, à la fois dans lEglise. Au
fond il sagissait , pour ceux et celles qui acceptaient
laventure, de faire lexpérience de «
passer par la mer » , de passer par des renoncements pour
vivre de manière « aisée », sans cette
lassitude qui assaillent bien des chrétiens et des prêtres
en raison de la sédimentation des structures qui se plissent
les unes sur les autres.
Le défi était de permettre aux chrétiens
et aux prêtres de faire une expérience de Dieu afin
de vivre la foi de manière plus légère, dans
un processus de liberté et de libération du poids
des structures. Retrouver la fraicheur et la force de lEvangile.
Au fond cétait rejoindre laspiration profonde
des Creusois épris de liberté, méfiant de
linstitution. Lettres, cahiers de réflexion, enregistrement
audio, rencontres personnelles tout était mis en uvre
pour attendre cet objectif. Une intelligence du monde et de la
foi était recherchée non pour une plaisir intellectuel
mais pour permettre de connaître la nouveauté de
lévangile dans une ambiance davènement
de la conscience là où se tient le langage de lEsprit.
Cest dans ce contexte, marqué par lexpérience
de lAssociation des Plateaux Limousins et par limpulsion
de lAssociation Roche Colombe fondée par Edouard
Pousset que ce tint le premier synode en 1985.
Notre équipe
Elle se réunit 6 ou 7 fois dans lannée.
Notre rencontre consiste à raconter un évènement
ou une situation qui nous parait significative soit au niveau
des hommes et femmes qui vivent sur le territoire, soit au niveau
de lEglise. Un tour de table se fait. Un débat sinstalle
sur tel ou tel apport avec une relecture que nous pratiquons ensemble,
Christoph sattachant à souligner ceci ou cela. Ensuite
il nous fait un apport à partir des débats précédents.
Alors sinstaure un second travail pour acquérir une
meilleure intelligence de ce que nous vivons. Nous avons lu un
livre « le christianisme, la fin dun monde »,
réfléchi à « rite et Evangile »
à « certains aspects du Concile ». Ce temps
est celui de la fraternité où se développe
une attention mutuelle avec une conscience de pays, une conscience
dhistoire dEvangélisation. Temps du repas et
quelquefois prolongation jusquà 16 h
Quelles impulsions ?
1 - Cette réflexion nous conduit
à prendre de la distance pour vivre de la gratuité.
Cest un premier bénéfice de nous arracher
à la vie quotidienne pour vivre la fraternité, fait
dune grande biodiversité (Mission de France, Jésuite,
Prado, Jesus-Caritas, vie consacrée ) et de lécoute
dévènements qui nous surprennent nous étonnent.
2 - Cette réflexion nous a conduits à relire
lhistoire de lEvangélisation en Creuse et à
nous lapproprier. Cest ainsi que nous avons
réalisé une session de 3 jours avec différents
acteurs sur ces 50 dernières années. Cette session
a montré limportance de la PROXIMITE vécue
par les prêtres au travail en rural, dont J. Etchegaray
et bien dautres, par les Missions en roulotte ( avec le
Oblats, la MDF, les Missionnaires de la Plaine, ces missionnaires
se déplaçant dans les villages à lécoute
des gens et leur ouvrant quelques perspectives de développement
et dEvangile). Cette réflexion a montré limportance
quavait eu la lettre de Hervé de Bellefon sur une
espérance nouvelle fondée sur la foi. « pourquoi
ris-tu Sarah ». Une telle lettre avait permis à plusieurs
congrégations de venir en Creuse. Elle avait donné
un vrai dynamisme.
Prêtre au travail, mission en roulottes, synode, expérience
dEdouard montraient un déplacement dune crispation
sur lEglise à une liberté évangélique
; par là même, ce déplacement rejoignait,
dans la conscience creusoise, lespace vulnérable
à la foi. Méfiant des curés et de lEglise,
elle demeure ouverte au message évangélique. Pour
les creusois message profondément humain! Message, pensent-ils,
souvent dénaturé par les curés, maître
duvre de lEglise ! Cette réflexion a
montré que nous arrivions à une époque où
nous sommes conduits à faire vivre des espaces évangéliques
qui touchent la conscience creusoise là où pourrait
sopérer un engendrement à la nouveauté
chrétienne. Nécessité de petites communautés
fraternelles, conviviales, profondément humaine.
3 Notre réflexion a impulsé une rencontre
de personnes en relations significatives. Nous étions 40
pour vivre une journée avec repas au milieu. 40 personnes
chez qui les membres de notre équipe avaient discerné
un certain esprit dEvangile et une reconnaissance locale
par lentourage. Des personnes, aurait dit Edouard Pousset,
qui « font image ». Elles portent du sens, elles ont
une certaine autorité qui vient d lintérieur.
Je pense à Jeanine qui a fait lexpérience
du suicide de son unique fils, expérience relue dans la
foi au beau milieu dune rencontre de son relais.La voici
investie dune autorité douce et forte. « Par
ou tu es passée , disent les gens» « avec ce
que tu as vécu » ! Ce sont ces personnes-là
que nous avons appelées. Ce sont des personnes qui ont
« foi en la vie » et qui savent la déceler
et laccompagner chez dautres.
Nous souhaitons poursuivre dans cette quête de ce que lEsprit
Saint fait apparaitre dans les consciences. Cela oblige à
un regard théologal avant quil ne soit ecclésial
au sens dêtre soucieux de faire lEglise avec
des personnes généreuses qui veulent rendre service.
La visée est autre : rejoindre le champ que lEsprit
travaille pour y prendre part et servir des reconnaissances mutuelles
et par là des fraternités, « confessantes
» du Seigneur. Nous pensons très fort que, par là,
les acteurs de la mission vont trouver un nouveau souffle, moins
soucieux de linstitution que de lécoute de
lEsprit Saint faisant naitre en des endroits étranges
des hommes et femmes dEvangile, des hommes et femmes de
Dieu, et parmi eux des pauvres. Ces acteurs prennent conscience
quils sont collaborateurs de lEsprit. Il va de soi
que ce sont ceux et celles qui sont en Equipe Pastorale et en
équipe de relais, mais pas seulement eux. Cest de
tout guetteur de lEsprit quil sagit.
Des renoncements vitaux sont nécessaires
Un premier renoncement se manifeste pour les
prêtres ; il est de renoncer à la course aux messes
et de choisir des lieux significatifs pour les célébrations
eucharistiques et par là de soffrir des temps de
présence et découte. Une seule messe le dimanche
dans un lieu significatif est libérant ! Nous quittons
certes des pratiques - et on peut nous accuser de vouloir tout
abandonner - mais cest pour un objectif. Il ne sagit
pas de quadriller mais de collaborer à luvre
de lEsprit dans la vie des hommes et des espaces ruraux.
Il est lacteur principal, le protagoniste de lEvangélisation.
Par là nous répondons à la question des Actes
des apôtres « que devons-nous nous faire ?
Un autre renoncement vise à ne rien faire seul. Pour cela
nous essayons dentrer dans une mentalité déveilleur,
de donner aux « ainés dans la foi » la possibilité
dentrer eux-mêmes dans une mentalité de «
passeurs ». Cette mentalité nécessite de la
gravité. En effet il sagit de permettre à
ces chrétiens de transmettre ce quils ont reçu,
par grâce, par expérience, au fond de transmettre
ce qui est né en eux et qui les a fait vivre dEvangile.
Un ministère de la confiance est à vivre en lautorité
intérieure née en quelquun qui se laisse consacrer
par lEsprit. Heureux moment lorsquon découvre
une personne qui a fait lexpérience de Dieu et quon
peut appeler à être catéchète ou à
mettre en route une catéchiste.
Un autre renoncement est celui de vivre le dépassement
de la dualité prêtre-laïcs. Nous évoluons
mieux dans cette perspective du quiconque, des disciples, de quelques-uns.
Malgré les contradictions, une aisance dans le ministère
se dessine. Un ministère ditinérance apparait
(avec un soutien ici et là dans les relais.. célébrer
une eucharistie en semaine dans un petit village, encourager louverture
des églises lors dun mois de Marie, un chemin de
croix, une célébration de Rameaux) .Un ministère
de reconnaissance apparait et par là de mise au jour de
luvre de lEsprit, des charismes, des vocations.
Il sagit de toujours chercher, avec un regard entrainé
avec dautres, où se fait luvre de Dieu
!
Un autre renoncement est celui de renoncer à manager la
vie paroissiale, fusse avec beaucoup dintelligence. En ce
sens nous avons fait lexpérience dune mission
dun mois en Creuse avec des Pères Jésuites,
franciscain et dominicains. Pendant un mois, sans idée
à priori, ils ont parcouru en autostop le pays de Combraille.
Expérience découte, de proximité, de
gratuité de la rencontre. Expérience aussi de veillée-débat
le soir. Au fond il sagissait de retrouver les chemins des
hommes pour faire crédit à la rencontre du «
quiconque » sans préjuger de ce quil en serait.
Nous avons vu des fruits notamment auprès des personnes
prises dans quelques esclavages, auprès des jeunes. Une
vingtaine de personnes accompagnées sur plusieurs rencontres.
Un jeune qui demande le baptême. Des gens dEglise
se sont approchés et les gens étaient contents se
rappelant les « Missions en roulottes » !
Laisser faire Dieu
Cette expérience nous enseigne à
accueillir ce qui vient vers nous, ce qui nous est donné.
Il sagit, loin dune logique volontariste, de laisser
faire Dieu. Des projets oui mais des projets qui viennent se greffer
sur ce que lEsprit est en train de faire, sous peine de
peiner en vain ! A quoi bon gratter un terrain qui, pour lheure,
naccueille pas la pluie ?
- La formation à la relecture
Lors de nos rencontres, nous pratiquons la relecture. Et
cest cette pratique que nous voudrions faire vivre à
des chrétiens. Dans ma paroisse nous avons organisé
pour le temps du carême trois rencontres animées
par deux membres de notre équipe se déplaçant
sur trois soirées. Une trentaine de personnes y ont participé.
Première rencontre : lecture dun récit et
échange. Seconde rencontre : proposition de récits
par les participants et débats. Troisième rencontre
: la relecture cest quoi ? Ces rencontres ont permis de
mieux percevoir la densité humaine de ce qui risque de
passer en profit et perte, sans quon se rende compte de
la beauté de ce qui est vécu. Nous pensons étendre
cette expérience à dautres paroisses.
- Les groupes bibliques. Ces groupes existent et se développent
selon une lecture simple où se vit bien sûr une écoute
du texte, un accueil du langage de Dieu à ladresse
de chaque personne du groupe, la prière, mais aussi léchange
sur des évènements de la vie.
- La formation dans une démarche inductive. Dans
le diocèse comme dans bien des diocèses on est tenté
de mettre surtout en place des dispositifs danimation et
de formation. Dans notre groupe nous pensons développer
un accent complémentaire : aller au plus près des
gens pour des formations simples et situées avec des personnes
connues et reconnues. Lobjectif nest pas tant lapport
de connaissances quà travers elles « donner
la forme de lEvangile ». Cela suppose un certain nomadisme
de personnes formées et libres pour guider, initier, ouvrir
à lallure de lEvangile, au style de vie de
Jésus. Cest ce qui a été fait pour
la relecture.
- Des initiatives sont prises, inspirée de la pratique
de Jésus qui guérit et enseigne dans les maisons,
en route, dans les synagogues: des pèlerinages, des chemins
de croix dans la nature, des innovations pour les rameaux. Nous
réinvestissons ces espaces symboliques où les laïcs
ont une place toujours plus grande, lieux- matrice dune
ouverture à lEvangile. Diverses visites sont réalisées
dans les maisons, organisées par un membre du relais, où
à linitiative dun prêtre. Des messes
sont célébrées dans les petites communes
en semaine. Un bon moment pour la proximité. Les églises
sont ouvertes.
La logique à luvre nest pas celle de
gérer lEglise pour quelle perdure. Elle est
celle dune logique découte de ce que LEsprit
veut réaliser sur nos territoires dont il fait une terre
sacrée, où la Parole est appelée à
germer. Beaucoup ne comprennent pas.. mais voici que des évidences
simposent et viennent à notre secours : « il
ny a plus de curés, dit-on, et encore « bientôt
les femmes pourront-elles faire face pour nous enterrer ? ».
Certains disent : « sil ny a plus de curés,
on sen passera ! » La prestation de service commence
à devenir incertaine, aléatoire par manque de «
fonctionnaires » habilités. Peut-être alors
que la logique dEvangile va se faire entendre à ceux
qui prêtent loreille. En effet, dans ce contexte des
oreilles neuves commencent à pointer. Et un ministère
nouveau apparaît : celui de lécoute, de la
guidance, de la formation. Des catéchumènes se mettent
en route, des questions sont posées sur le sens de la vie.
Les Creusois ont fait un bout de réconciliation avec lEglise,
avec des curés, peut-être vont-il se faire une réconciliation
avec lEvangile et la parole de Dieu, espérance pour
eux et pour le monde des pauvres.
Conclusion
Des choix sont à faire. Nous les faisons
simplement sur la base de la foi : foi en lhomme, foi dans
la communauté des disciples, foi en Christ le Ressuscité.
Mais pour faire ces choix léquipe est nécessaire.
Celle dont jai parlé est capitale. A lavenir
nous serons obligés daller vers moins de paroisses.
5 peut-être 4 en Creuse. A lavenir, je vois des équipes
dEvangélisation constituées de prêtres,
de personnes consacrées, de laïcs quon peut
appeler « équipe pastorale » avec des personnes
mobiles et dautres plus fixes. Un secrétariat dans
chaque paroisse. Les personnes mobiles iront passer du temps auprès
des communautés.
Au fond deux types de ministères se profilent :
celui ditinérants avec laxe de la formation
et de propositions exceptionnelles, saisonnière. Leur liberté
de circulation leur permettrait daller irriguer en dehors
de quelques grands pôles.
celui du pasteur local qui ne quadrille pas le territoire
mais anime quelques pôles (présence et proximité).
Ce pastorat peut être occupé par des responsables
de communautés locales. Une équipe de formation
: Jespère quau centre de la Creuse nous trouverons
une maison et des personnes consacrées pour animer un petit
centre spirituel avec formation à la prière et à
la relecture sur place mais aussi lieu-base de formation au plus
près des Relais.
Chaque année je verrais bien une rencontre de personnes
en relation significative. Tous les deux ans une assemblée
de Chrétiens de Creuse. Tous les trois ans une Assemblée
Diocésaine des Equipes Pastorales. Le dégraissage
des structures est nécessaire comme est nécessaire
de faire confiance à la sève de la Parole du Ressuscité
se faisant voir à Marie Madeleine: « va vers mes
frères et dis-leur ». Cet envoi est toujours pour
nous, dans lhistoire de nos vies dont chacun porte le secret,
expérience dune rencontre et parole à raconter.
Cet envoi et cette confiance nous suffisent et cest notre
joie !
Gilles GRACINEAU,
Vicaire épiscopal de la Creuse |